Le doctorant en sciences humaines et l’ingénieur

Pour les diplômés de la « fac » en sciences humaines et sociales (SHS) intégrer les grandes entreprises et en particulier les postes clés, est loin d’être facile. D’après une étude du Centre d’études et de recherches sur les qualifications publiée en 2010 (Céreq, 2010), 40 % des diplômés depuis trois ans en lettres et sciences humaines (LSH) au niveau licence ne sont qu’employés dans le secteur privé. De même, moins de la moitié des docteurs en LSH deviennent cadres, contre 89 % des docteurs en sciences dures ! The Conversation

Le devenir des diplômés en lettres et sciences humaines dans les entreprises du secteur privé. Enquête Céreq, 2004

Comment expliquer cet écart ? Pour percer ce mystère, intéressons-nous à ce que les ingénieurs ont de plus que les spécialistes en SHS…

Premier constat : « ils » savent se vendre

S’il y a bien un trait de caractère que l’on peut attribuer aux humanités, c’est la modestie. En sociologie, on apprend à s’effacer dans son terrain de recherche jusqu’à devenir invisible des sujets étudiés. L’observateur est même à lui tout seul un « biais ».

En psychologie, on écoute l’Homme et on écarte de son analyse tout jugement, toute interprétation. L’ingénieur en revanche apprend à convaincre et à défendre son savoir et ses idées et ce dès sa sortie du lycée. Les « khôlles » le forgent à ne pas plier face à la pression, à se montrer convaincant et sûr de lui. Il est formaté pour prendre des décisions, pour trancher. Il n’est donc pas étonnant que ce dernier inspire davantage confiance aux entreprises.

Second constat : « ils » n’ont pas besoin de se vendre

Il n’existe pas une seule Grande École digne de ce nom qui n’ait pas établi de partenariat solide avec des entreprises. Et souvent, plus prestigieuse est l’école, plus grandes sont les entreprises. Ainsi, dès leur arrivée, les ingénieurs apprenants sont assurés d’avoir au moins un stage pratique au cours de leur formation.

Selon une autre étude du Céreq près de 94 % des élèves d’école d’ingénieur ont acquis des compétences durant leur stage en entreprise contre seulement 80 % des étudiants en Maîtrise en SHS.

Troisième constat : leur savoir est transparent dans les entreprises conquises

Présents dans les grandes entreprises depuis leurs créations, les ingénieurs se passent le flambeau de génération en génération. Cette situation est très commode puisque de fait, ils parlent le même langage (de préférence fait d’acronymes et de sigles) et ont les mêmes centres d’intérêts.

Les fondements de leurs disciplines sont clairs et les objectifs prédéfinis et quantifiés par des indicateurs qu’ils ont eux même créés. A contrario, les sciences humaines sont nées autour de concepts flous et évoluent au cœur de disciplines dont les frontières sont peu définies. Leur objet d’étude, l’Homme, en fait un domaine nébuleux. Bref, il est difficile pour des esprits cartésiens de les « cerner ». Le psychologue fait peur parce qu’on ne comprend pas bien ce qu’il fait et on lui prête des « pouvoirs » à la limite du surnaturel. On se méfie de lui car il pourrait à tout moment « nous analyser ».

En tant que doctorante en sciences humaines et sociale, qui plus est en ergonomie, sous-discipline de la psychologie, il est donc tentant de se lancer dans un discours empreint de jalousie et de rancœur vis-à-vis de nos rivaux de toujours, les ingénieurs.

En effet nous avons à leur envier une réputation en or et en particulier en France, un avenir tout tracé dès leur entrée dans l’enseignement supérieur, et des outils et méthodes rationnels et rassurants qui séduisent les entreprises. Cependant il serait plus pertinent de tirer leçon de ces constats. Il ne tient qu’à nous, diplômés en SHS, d’apprendre à se vendre, à créer des liens avec les entreprises et à lever le doute sur nos compétences et nos savoirs.

La solution : dépasser ses complexes d’infériorité/supériorité… et s’associer

La collaboration, telle serait la solution pour mettre fin à cette éternelle guerre entre les sciences « dures » et les sciences « molles ». D’autant que les SHS ne manquent pas d’atouts, ce qui n’a pas échappé à l’ingénierie. Quand il s’agit de manager ou de convaincre, savoir ne suffit plus, il faut comprendre. En ce sens, la sensibilité des ingénieurs aux problématiques économiques, sociales et psychologiques se doit d’évoluer et évolue.

Ainsi, l’économie, la sociologie et même la psychologie s’invitent dans les formations à dominance technique. Pour preuve, les candidats au concours d’entrée de HEC passent une épreuve en « Culture et sciences humaines » à fort coefficient (entre 6 et 8 selon les spécialités) et Télécom Paritech propose une « Formation humaine et culture générale ».

En parallèle, les docteurs en SHS partent eux aussi à la conquête des entreprises et des liens se créent donc entre les universités françaises et les écoles d’ingénieur. On citera par exemple le développement des thèses en Conventions industrielles de formation par la recherche (Cifre).

Ce dispositif permet d’établir un partenariat entre l’Agence Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT) qui finance en partie le projet, une entreprise qui embauche le doctorant et un laboratoire. Le doctorant est donc intégré à l’entreprise et aborde les problématiques de ses collaborateurs, des ingénieurs pour la plupart. En 2015, les doctorants en sciences de l’Homme et de la Société représentaient environ 23 % des Cifre allouées par l’ANRT.

Autre piste : le parcours « Compétences pour l’entreprise » (CPE) développé par la Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d’Ingénieurs et mis en place à l’Université de Lorraine en 2016. Ce parcours vise à améliorer l’intégration des doctorants au sein des entreprises en proposant des formations adaptées à leurs besoins.

Il semblerait donc qu’un vent nouveau souffle au sein des formations de l’enseignement supérieur et qu’on puisse entrevoir un bel avenir pour les humanités dans le monde de l’entreprise. Au cœur de ce mouvement, des jeunes chercheurs et jeunes diplômés, mais aussi des enseignants aguerris et même des ingénieurs tiraillent les frontières des disciplines et titillent les fondements de la dictature techniciste.

Ne reste plus qu’à encourager ce progrès et à s’adapter aux nouvelles formes de collaborations qu’il engendre…

Lisa Jeanson, Doctorante en Ergonomie Cognitive, Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 
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