Les guerres de Vendée : la vérité dévoilée – 1re partie

Si la Révolution française, en faisant basculer la France en République, a été une étape importante de son histoire, les guerres de Vendée ont constitué l’un de ses aspects les plus sombres et les plus méconnus. Retour et mise en lumière des évènements, personnages et valeurs qui animaient les antagonistes de cette guerre avec l’historien Alain Gérard.

Alain Gérard, chercheur à l’université de Paris IV-Sorbonne, a passé 5 ans de sa vie à étudier et à comprendre les mécanismes de la guerre de Vendée. Ses travaux ont notamment été couronnés par l’Académie française et l’Académie des sciences morales et politiques.

La scène se passe au Mans, en 2006. Au cours de travaux d’urbanisme, au centre-ville, un pan de l’histoire de France remonte sous la forme d’ossements. Au fur et à mesure des investigations, neuf charniers seront découverts avec 154 corps d’hommes, de femmes et d’enfants appartenant pour la majorité à l’armée vendéenne. Les jours sombres de 1793 reviennent au souvenir des habitants de la région. Que faire de ces ossements ? Le sénateur-maire, Jean-Claude Boulard, ne tient pas forcément à les garder. L’embarras s’installe. Certains historiens dénonceront sur place « une énième tentative d’instrumentalisation de l’histoire ».

Le sénateur-maire, le président de Région, Bruno Retailleau et le président de Vendée, Yves Auvinet, chargeront finalement Alain Gérard d’établir une expertise et de trouver un lieu décent pour ces dépouilles. D’après l’historien, ces ossements sont les « preuves intangibles de l’abomination de la Terreur ». Au temps de la guerre de Vendée, Le Mans a en effet été le tombeau de 2 500 femmes et enfants massacrés par les Colonnes infernales. Un lourd héritage qui rappelle les épisodes les plus sanglants de la Révolution française. Parmi les écrits relatant le conflit vendéen, deux visions s’affrontent encore aujourd’hui : la glorification des faits d’armes de la République et le souvenir d’un carnage subi par les Vendéens. Mais au final, une seule vérité peut demeurer, celle des faits, non des passions. Avec une question : quelle mémoire les Français auront-ils de leur propre histoire ?

Quelles sont les raisons qui ont poussé les paysans vendéens à se soulever en 1793 ?

Longtemps les camps historiographiques opposés ont dit que les Vendéens s’étaient soulevés contre la Révolution de 1789. En fait, ils se sont soulevés contre la dérive « terroriste »1 de 1793. On pense maintenant que les Vendéens ont, tout comme les autres Français, accueilli favorablement la Révolution de la Liberté et que c’est contre le durcissement du régime, les persécutions notamment religieuses et contre la dérive terroriste qu’ils se sont révoltés quatre ans plus tard.

En mars 1793, on assiste à un soulèvement de l’ensemble des bocages du sud de la Loire. Ce sont les deux tiers nord de la Vendée, le sud de la Loire-Atlantique, le quart sud-ouest du Maine-et-Loire (les Mauges) et le quart nord-ouest des Deux-Sèvres.

Il s’agissait d’une rébellion populaire, non pas contre la Révolution, mais contre la dérive terroriste de la Révolution. C’est en cela que c’est emblématique car, alors que les terroristes au pouvoir se réclamaient du peuple, ici le peuple leur a dit non.

Qu’est-ce qui a amené cette révolte ?

Plusieurs causes. La région n’était pas plus religieuse qu’ailleurs, j’ai pu le démontrer dans ma thèse. Par contre, il y avait là des communautés plus soudées, moins acquises aux villes, des communautés fraternelles et conviviales.

Et elles ont rencontré la dérive terroriste de la Révolution. Celle-ci a voulu créer une sorte d’Église d’État. De ce fait, les futurs curés devaient prêter serment à la Constitution. Si la moitié du clergé français a refusé, en Vendée ils ont été environ 80%. Les communautés villageoises ont alors fait bloc derrière leurs prêtres et c’est là que les affrontements ont commencé. Des envoyés de l’Assemblée Nationale ont dit d’ailleurs, dès 1791 : « On court à la catastrophe avec cette question religieuse » ou encore « essayons de trouver une solution, sinon, ce sera la guerre ». Au lieu de transiger, le pouvoir a déporté les prêtres. La plupart d’entre eux ont été obligés de partir en Espagne ou en Angleterre, sinon ils étaient pourchassés, voire emprisonnés.

C’était donc une source de mécontentement profond pour les gens. Deux ans durant, depuis l’été 1791 jusqu’en mars 1793, cette région a été en ébullition.

L’embuscade par Charles Coëssin de La Fosse, 1899, Musée de Cholet, © Conservation des Musées de Vendée, GVPU 26

L’évènement déclencheur de la guerre de Vendée, c’est lorsque l’Assemblée Nationale déclare la guerre à l’Europe, car ce n’est pas l’Europe qui déclare la guerre à la France. La France, par la voix de ses députés, veut la guerre, et exige alors que les paysans tirés au sort s’enrôlent dans l’armée lors de la levée des 300 000 hommes. C’est demander à ces gens de défendre un régime qui a meurtri leurs convictions ! Les jeunes gens vont alors se soulever lors de la première quinzaine de mars 1793.

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il s’agit en fait d’un jeu à trois. À la Convention, s’affrontent deux factions : les Girondins, qui comptent surtout des députés de la Gironde, et les Montagnards menés par Robespierre. C’est une lutte à mort qui s’achèvera par la guillotine pour les vaincus.

C’est dans ce contexte que, le 19 mars 1793, est votée une loi du sang : une loi qui condamne non seulement les révoltés en armes, mais aussi ceux qui sont porteurs d’insignes de la rébellion, autrement dit un chapelet ou tout autre objet religieux. Cette loi les condamne à mort sous 24 heures, sans possibilité d’appel. C’est cette loi qui les contraint à la guerre civile.

J’ai démontré qu’il s’agissait en fait d’un calcul fait par les Montagnards pour obliger les troupes départementales, les Fédérés, à se porter contre la Vendée, et ainsi dégarnir Paris pour laisser la capitale aux mains des militants révolutionnaires, les Sans-Culottes, essentiellement acquis à Robespierre. D’où le coup d’État du 2 juin 1793 par lequel les Montagnards feront arrêter les principaux députés Girondins.

Le 19 mars, deux évènements, cette loi du sang et une lourde défaite révolutionnaire vont se superposer. Ce jour-là, la première armée de ligne opérationnelle qui allait de La Rochelle sur Nantes, est battue tout près de Chantonnay, par les paysans. Certes, d’autres révoltes éclatent alors un peu partout en France, mais elles sont vite matées. C’est seulement en Vendée qu’elles prennent un tour réellement inquiétant. En Vendée, la rébellion est en effet plus massive en raison de la cohésion des communautés villageoises, en outre, elle rencontre le désir des Montagnards de créer une guerre civile pour éliminer leurs rivaux et ainsi prendre le pouvoir.

« On a dit que les Vendéens se soulevaient contre la Révolution de 1789. Mais c’était contre la dérive terroriste de 1793. »

Pour revenir à la situation d’avant le soulèvement, la cohésion villageoise vendéenne est très difficile à appréhender, mais il y a un document extraordinaire qui date de 1785, un voyage relaté par un négociant armateur rochelais qui s’appelait Pierre Dangirard. Il venait se faire soigner par le Dr Gallot, un grand médecin philanthrope. Ce Dangirard, protestant, s’est beaucoup étonné par exemple de l’usage du vin offert dans la région, de la convivialité des gens et du sens de la fête. Il a déclaré qu’il y avait des jours où les gens ne dormaient pas, tant ils faisaient la fête ! On ne pouvait pas les distinguer par leurs vêtements, les plus riches ou les plus pauvres étant habillés de la même façon. Pour lui, citadin, à l’époque d’une hiérarchie considérable dans la toilette, c’était vraiment un grand étonnement. C’est à cette communauté très solidaire que s’est heurtée la dérive terroriste de la Révolution.

Ces communautés mêlaient étroitement nobles et paysans ?

On avait prétendu que c’étaient les nobles qui avaient soulevé les paysans. En fait, les nobles, pour la plupart prenant peur, étaient partis, et il ne restait que des gens comme Charette ou Bonchamps, qui avaient acquis des biens nationaux et n’étaient pas défavorables à la Révolution. Le jour où le peuple va s’opposer à la dérive terroriste, il se choisira des chefs roturiers tels que Cathelineau ou Stofflet et également quelques nobles.

En effet, les paysans ne sont pas allés se chercher des seigneurs, mais des chefs de guerre qu’ils ont contraints de prendre leur tête.

C’est précisément pour cela que les révolutionnaires, les propagateurs de la Terreur, ont été très gênés, car le peuple ici n’était pas du « bon côté ». Il fallait donc expliquer que le peuple avait été manipulé par le clergé, alors que le gros du clergé était parti, ou par les nobles, dont la plupart avait également émigré. Les insurgés disaient à l’époque : « Nous sommes dans la première quinzaine du soulèvement. Nous sommes ici rassemblés, il n’y a pas de nobles, de bourgeois, il n’y a que des paysans et nous exigeons nos droits. Nous sommes le peuple souverain. »

Combattant vendéen. (Musée d’art et d’histoire de Cholet, wikimedia.org)

Le 13 avril 1793, les paysans des alentours de Saint-Aubin-d’Aubigné vont chercher le jeune Henri de La Rochejaquelein. Il faut dire que cette région avait été sauvagement réprimée en août 1792 et était restée pauvre jusqu’en mars 1793. Henri, qui a 20 ans, leur répond : « Je suis trop jeune », ce qui n’est pas tout à fait vrai parce qu’il était militaire depuis l’âge de 13 ans. Il ajoute : « Si mon père était là, il vous dirait ce qu’il faut faire, moi, je ne suis qu’un enfant. » Mais, devant leur insistance, le jeune homme finira par acquiescer, il aura ces mots extraordinairement inspirés : « Si je recule, tuez-moi ! Si j’avance, suivez-moi ! Si je meurs, vengez-moi ! » L’ordre de ces phrases est très important car il dit ainsi : « Je me donne à vous, mais vous, vous vous donnez à moi », et c’est la clé ! Parce qu’il y a là des jeunes gens entre 20 et 25 ans qui communient avec lui dans le don réciproque d’eux-mêmes. Et cela va donner des soldats extraordinaires. Ils n’avaient rien, aucune expérience militaire, ne disposant que de vieilles pétoires de chasse, des bâtons, des faux pour couper les blés, etc. Et ils n’étaient pas susceptibles de mener une guerre contre l’armée révolutionnaire qui avait hérité des armes et de la formation de l’Ancien Régime. Rien d’autre que le courage que confère le don de soi. A noter que, souvent, en face, il y avait des officiers nobles. Il y avait même plus d’officiers nobles du côté des Révolutionnaires que du côté vendéen. Mais c’est cette espèce d’élan et de don réciproque qui va galvaniser ces jeunes gens. Il faut dire aussi qu’il vont tirer parti de cette forteresse végétale qu’est le bocage d’alors : un lacis de chemins creux, avec de petits champs et un habitat relativement dispersé, tout cela extrêmement propice aux embuscades.

Les premières troupes que les révolutionnaires vont mobiliser contre ces paysans ne sont pas les meilleures – les plus motivées étant sur les frontières – et ne sont pas non plus vraiment galvanisées, puisqu’il s’agit en fait d’un calcul des Montagnards contre les Girondins. De toute la France expédiées contre les Vendéens, elles vont essuyer de multiples défaites, permettant aux révoltés de s’armer en récupérant leurs armes.

Les révolutionnaires, les propagateurs de la Terreur, ont été très gênés, car le peuple ici n’était pas du « bon côté ».

Quand Henri de la Rochejaquelein prend la tête de ces hommes au départ à Saint-Aubin-d’Aubigné, ils n’avaient même pas de poudre. Mais leur don réciproque va leur donner le courage d’affronter, de battre les armées révolutionnaires. Le 25 mai, les Vendéens prennent Fontenay, alors chef-lieu du département, et font 3 000 prisonniers. Mais, alors qu’en traversant La Châtaigneraie, ils ont trouvé la guillotine encore dégoulinante du sang des leurs, ils libèrent ces 3 000 prisonniers. Comment l’expliquer ? Dans ce don réciproque de soi qui anime le soulèvement, il y a une dimension éthique qui fait que ce n’est pas la même guerre d’un côté et de l’autre.

C’est admirable mais militairement absurde, car les Vendéens se condamnaient en libérant leurs prisonniers qu’ils retrouvaient ensuite contre eux. Et c’est pourtant vrai, on a retrouvé des papiers qu’ils ont fait imprimer et où il manque le nom, pour servir de laisser-passer aux prisonniers. Comme ils avaient les cheveux longs, on les tondait pour les reconnaître et on leur disait : « Si tu reviens, on te tue ».

Les Vendéens vont étendre leur soulèvement à tout le bocage qui devient leur place forte. Mais ils se heurtent rapidement aux plaines dont les habitants ne les soutiennent pas. Quant aux villes, elles leur sont hostiles. Fin juin, ils échouent à prendre Nantes. Ils essaient aussi, le 15 août 1793, de conquérir Luçon. Face aux 50 000 Vendéens, on ne compte que 5 000 révolutionnaires qui suffisent pourtant à battre les Vendéens qui n’ont pas l’habitude de combattre en plaine, face à des canons, à des manœuvres savantes. Les Vendéens n’étaient forts que dans leur bocage.

Après la défaite des Girondins début juin 1793, les Montagnards se sont retrouvés avec une guerre sur les bras. Ils ont une opportunité extraordinaire avec la garnison de Mayence, située actuellement en Allemagne. Cette ville a été assiégée et conquise par les puissances alliées qui ont laissé partir la garnison française contre la promesse de ne plus les combattre. Mais les Vendéens ont été oubliés dans ce pacte et la Convention va dépêcher cette garnison contre eux. De véritables soldats d’élite vont partir de Nantes. D’abord battus en septembre à Torfou, ils vont se diriger, avec d’autres armées parties de Luçon, Les Sables-d’Olonne et Bressuire, vers le cœur des Mauges. En incendiant et en tuant les civils, ils vont alors pousser les Vendéens vers la Loire et cela va se terminer tragiquement par la défaite de Cholet, le 17 octobre 1793.

C’est cette espèce d’élan et de don réciproque qui va galvaniser les Vendéens.

La plupart des chefs vendéens, Bonchamps, Lescure, ainsi que le généralissime d’Elbée y sont grièvement blessés. Affolés, les combattants de la Grande armée vendéenne vont passer de l’autre côté de la Loire : c’est ce qu’on appellera la Virée de Galerne. Ils sont entre 50 000 et 80 000, en comptant un quart de femmes et d’enfants.

Mais il restait quelque 5 000 prisonniers dont on ne savait que faire. Fallait-il les tuer ? Le  général Bonchamps, mourant, va demander et obtenir que ces prisonniers soient libérés. Geste fou pour certains, d’un point de vue militaire, mais admirable d’un point de vue éthique. C’est ce qu’on appellera le Pardon des Vendéens.

En passant la Loire, les Vendéens vont foncer vers le nord, espérant obtenir une aide venue d’Angleterre, mais en vain. Revenant sur leurs pas, ils ne peuvent repasser la Loire car les eaux ont grossi. Angers est aussi impossible à prendre car fortifiée. Ils se dirigent alors vers Le Mans. Beaucoup ont faim, sont malades, épuisés : les armées révolutionnaires font alors un carnage. On parle de 5 000 morts.

Sous la direction d’Henri de la Rochejacquelein devenu généralissime à 21 ans après la mort de d’Elbée, ils repartent sur Savenay, un peu au nord-ouest de Nantes. Là, c’est une véritable boucherie. On estime que, sur peut-être 80 000 personnes à avoir passé la Loire, seules 5 000 survivront.

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