Quand un groupe clandestin de protection du patrimoine réparait en secret l’horloge du Panthéon de Paris

Voici une curieuse histoire qui s’est passé il y a douze ans. En 2005 l’administrateur du Panthéon de Paris reçoit un message d’un mystérieux collectif qui l’invite à remonter l’horloge du monument. Une horloge Wagner datant du XIXe siècle en panne, depuis son sabotage dans les années 1960.

À la surprise générale, celui-ci découvre que non seulement cette ancienne horloge a été parfaitement remise en marche, mais qu’un groupe de personnes est intervenu pendant un an pour exécuter ces réparations en totale discrétion. L’administration du Centre des Monuments Nationaux (CMN) décide de porter les mystérieux hors-la-loi devant la justice, l’affaire sera classée sans suite par le parquet.

C’est ainsi que sort de l’ombre le groupe Untergunther, responsable de cette élégante plaisanterie. Conformément aux principes de ce groupe : « Si une affaire est connue par d’autres sources que la nôtre, il devient parfaitement inutile de s’en cacher« . Ils communiquent alors avec les médias par l’intermédiaire de leur porte-parole Lazar Kunstmann.

« En France l’espace public est public, par définition, la seule chose qu’on peut transgresser en entrant dans un site public c’est le règlement interne, un arrêté éventuellement, municipal, préfectoral ou ministériel, » a raconté Lazar Kunstmann, pour France Info. « C’est à peu près du même niveau de criminalité qu’un stationnement sur une place de livraison. »

L’affaire fait du bruit pendant un certain temps mais le CMN décide de marquer le coup et dépose plusieurs plaintes contre le groupe Untergunther entre 2006 et 2007. Le parquet classe d’ailleurs l’affaire sans suite, mais sans oublier un rappel à l’ordre tout de même.

Les chevaliers du patrimoine oublié

Le porte parole du groupe a cependant ouvert une fenêtre sur la philosophie de ces bienfaiteurs secrets du patrimoine. « Il y a un patrimoine qui fait l’objet de peu d’efforts de conservation, c’est ce qu’on peut appeler le patrimoine commun, dont l’intérêt technique, artistique ou patrimonial n’est pas perçu, forcément, par un œil non averti. »

« C’est le cas par exemple de l’horlogerie d’édifice, qui ne déplace par les foules. Alors qu’un patrimoine exceptionnel, un édifice prestigieux, un tableau, une sculpture remarquable fait elle l’objet d’une grande attention du public et donc des autorités qui sont censées la gérer, la conserver. Le problème c’est que le patrimoine qui fait l’objet du plus grand effort est celui qui, par définition, est le moins représentatif de l’époque qui l’a vu naître. »

La restauration de l’horloge du panthéon, qui aura coûté plus de 4000 euros au collectif et a nécessité un an de travaux clandestins, n’a pas eu une réception unanime. Derrière les réactions éblouies du grand public, l’administration du Panthéon a décidé autrement.

Jugeant trop dangereux que des tels événements puissent se produire en toute impunité, surtout dans le contexte Vigipirate et le climat instable du terrorisme global qui dure depuis plusieurs années, suite à la demande du nouvel administrateur, la roue d’échappement recréée par Jean-Baptiste Viot (un membre de Untergunther) a été retirée. Et depuis l’horloge est à nouveau en panne.

Pourtant, cette situation ne désespère pas les membres du groupe, pour qui ce projet médiatisé en est un parmi de nombreux autres, dont les autorités ni le grand public n’ont pas la moindre idée. Ils se réjouissent même de la prise de conscience que ce projet a suscité.

« Du plus lointain souvenir que puissent avoir les gens qui ont fondé le groupe, c’est le premier site à être utilisé clandestinement. L’utilisation de l’espace public est un postulat. L’infiltration, le fait d’accéder à ces sites, est un postulat. Le Panthéon est quelque part le site qui a déclenché la prise de conscience qu’il y a un espace public sous-utilisé et digne d’intérêt » précise Kunstmann. Le groupe Untergunther fait parti d’un plus grand réseau d’explorateur urbains.

Crée en 1980 dans le quartier latin de Paris, l’agrégation de plusieurs groupes clandestins Urban eXperiment ou UX a vu le jour. Untergunther en fait partie, dans la branche de restauration, mais d’autres également comme « La Mexicaine de Perforation ».

L’exploration urbaine une tendance peu connue mais très développée

A la hague, bar !HD : https://www.flickr.com/photos/mahon91/26870311925/in/dateposted-public/lightbox/

Posted by La voie de l'ombre on Saturday, May 7, 2016

En 2004 les forces de l’ordre découvrent une salle de cinéma clandestine sous le Palais de Chaillot dans le 16e arrondissement de Paris. Situé dans les anciennes carrières de Chaillot et dans les galeries d’inspections qui les relient, communément appelés « les catacombes du 16e », les policiers stupéfaits découvrent une installation digne d’une salle cinéma. Projecteur, gradins, mini-bar (ou plutôt Le Hague Bar), le tout éclairé par une installation électrique fonctionnelle.

Ébahis par la découverte, les policiers décident de revenir le lendemain avec des renforts. À la surprise générale ils ne trouvent plus aucune trace de l’équipement, ni des installations, et trouvent une seule feuille de papier portant la mention « Ne cherchez pas ». Toutes les pistes mènent au collectif « La Mexicaine de Perforation » membre de l’UX, mais faute de preuves tangibles, l’affaire passe aux oubliettes.

Pourtant il ne s’agit pas d’une simple légende urbaine. Il y a là sous le Palais de Chaillot plusieurs centaines de mètres de galeries qui ne sont pas si abandonnées que ça. La fameuse salle de cinéma clandestine est juxtaposée au Hague Bar qui se trouve plusieurs mètres sous les trottoirs et qui offre un luxe inouï aux explorateurs. Des enseignes dignes des bistros parisiens éclairent l’espace, le tout équipé d’électricité, et même d’un téléphone fonctionnel pour surprendre les visiteurs assez téméraires pour s’aventurer là.

Le hague bar
Source : La voie de l’ombre sur Flickr

Les carrières de Chaillot font partie d’un vaste réseau souterrain de galeries d’inspection générale de carrières ou l’IGN. Ceux-ci totalisent plus de 300km de couloirs, passages étroits et salles grandioses à une profondeur de 7 à 30 mètres sous la chaussée. La seule partie visitable légalement, se trouve à Denfert-Rochereau où quelque 4 à 5 km de galeries sont accessibles aux touristes. Toutes les liaisons vers le reste du réseau sont murées. Le reste n’existe pas pour le grand public, mais jouit d’une immense popularité parmi les initiés, qui le surnomment le Grand Réseau Sud ou le GRS.

Ce vaste réseau de « catacombes » abrite un monde souterrain qui vit selon ses propres règles. Les personnes qui y descendent s’organisent entre-eux pour aménager des salles, et les membres vétérans jouissent d’une aura de légende parmi les nouveaux initiés. Les anciens se nomment fièrement « cataphiles » et organisent des soirées avec de vrai DJ et sonorisation professionnelle, ou encore des parties de cache-cache géantes, des ramassages de déchets dans les galeries ou simplement s’amusent à enfumer les galeries grâce aux fumigènes pour faire fuir les nouveaux venus ou « touristes » dans le jargon cataphile.

Ces aventures ne sont pourtant pas sans risque. Il existe de cas où des « touristes » se sont perdus dans le vaste réseau et ont dû être recherchés. Il n’est vraiment pas conseillé de s’y rendre seul. La prudence est de mise quand on s’y aventure, à l’image de cette fameuse inscription qu’on peut toujours lire dans le GRS qui s’étend de la Porte d’Orléans à l’école des Mines : « [Dans les catacombes] Sans Guide c’est le terminus. »

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