Quête de l’éternelle jeunesse : quand les scientifiques jouent avec la ligne rouge de la génétique

« Nous avons fait l’histoire », indiquait la compagnie Bioviva à l’issue de son premier test de modification du génome sur humain vivant. D’après les expériences de ses scientifiques, il serait possible de revenir vingt ans en arrière par le biais de manipulations sur les télomères des chromosomes. Si la présidente de la compagnie de biotech semble sûre d’elle-même, on ne saurait dire à quoi s’attendre désormais de la part des industriels « anti-âge ». 

Pour mener à bien son expérience, Elisabeth Fris Parrish a dû quitter les États-Unis. Même au pays de Benjamin Franklin, où les idées transhumanistes vont bon train, on peut avoir des problèmes avec la loi en faisant des expérimentations sur des humains. En septembre 2015, la PDG quadragénaire avait un plan en tête pour tester un traitement médical révolutionnaire. La procédure est restée confidentielle, même pour sa famille et ses enfants. Personne n’a su où ni avec quel personnel scientifique elle a réalisé ses expériences.

Pourtant, Liz ne ressemble pas au premier abord à un docteur Frankenstein rêvant de double hélices d’ADN, ni à ces scientifiques arpentant les eaux internationales pour mener à bien des expériences de clonages. Elle a décidé d’être elle-même le cobaye du traitement mis au point par ses équipes, et reçu deux injections du médicament qu’elles mirent au point.

D’après elle, cela valait tous les risques. Cette thérapie génique serait à même de guérir un grand nombre de maladies accompagnant la vieillesse, telle qu’Alzheimer ou certains problèmes cardiaques.

La seconde injection présentait un risque relativement faible. Il s’agissait d’un traitement pour se protéger de la perte de masse musculaire avec l’âge – le médicament était similaire à celui injecté aux enfants touchés par la myopathie de Duchenne (une maladie génétique neuromusculaire). L’objectif était d’agir sur certaines protéines présentes dans les muscles pour les renforcer et ralentir leur vieillissement.

Liz Fris Parrish,directrice de Bioviva (amabilité de Bioviva)

La première injection était plus dangereuse. La molécule injectée n’avait jusque là été testée que sur des souris de laboratoires. Bioviva plaçait de grandes attentes dans ce médicament. Liz a injecté dans ses veines un produit affectant les gènes responsables de la production de la protéine télomérase. Le but, combattre l’appauvrissement de cellules souches responsables de certaines maladies et infirmités en rapport avec l’âge.

« Si une seule de mes actions peut changer la vie d’autres personnes autour de moi, changer la vie d’un enfant malade ou d’une vieille personne, même si je devais en mourir, je pense que c’est une bonne chose », nous a expliqué Liz Fris lors d’une interview.

Sûre d’elle-même, elle croit que son traitement pourrait prolonger la vie de personnes atteintes par le SIDA, Alzheimer ou l’athéosclérose. Ces maladies liées au vieillissement ou qui affectent l’espérance de vie pourraient reculer par un traitement agissant sur le vieillissement des cellules du corps.

« Je ne le regrette pas un instant », continue t-elle. « Je pense que les gens se font parfois des idées sur le monde. Ils ne pensent peut être pas avoir à faire quelque chose d’important. Nous envoyons par exemple nos enfants à la guerre. Pour moi, c’est quelque chose de bien plus effrayant que la perspective de perdre ma vie qui a déjà été bien remplie », continue t-elle.

Jeux dangereux

D’après l’annonce communiqué en avril 2016 par Bioviva, les cellules du corps de Liz sont « 20 ans plus jeunes ». Cela veut-il dire qu’au lieu d’avoir 44 ans, celle-ci en a 24 ? Pas tout à fait.

Dans le noyau de chacune de nos cellules se trouvent des chromosomes porteurs de notre patrimoine génétique. À chaque extrémité de ces chromosomes se trouvent un télomère, une molécule particulière qui maintient le chromosome – un peu comme l’extrémité en plastique des lacets. Chaque fois qu’une cellule se devise en deux, à la fin de sa vie, les télomères raccourcissent.

Quand ils deviennent trop courts pour protéger le chromosome, la cellule peut présenter des dysfonctionnement et le corps vieillit. La quantité de divisions cellulaires semble donc dépendre de la longueur des télomères. L’idée de la thérapie génique de Bioviva est d’agir sur ces télomères.

(Fotofolia)

Dans le communiqué, la compagnie se félicite d’avoir constaté après analyse de sang que les télomères situés dans les globules blancs de Liz avaient été étendus de 9%. Entre septembre 2015 et avril, leur longueur est passée de 6,71 kb à 7,33 kb, soit un allongement de l’espérance de vie de vingt ans : biologiquement, les globules blancs sont plus jeunes. Le résultat a été confirmé de manière indépendante par Healthy Life Extension Compagnie, organisme à but non lucratif basé à Bruxelles.

Une thérapie bientôt développée

Interrogée par la chaîne de télévision australienne en février 2017, Liz développe toujours les mêmes arguments : non, son travail n’est pas destiné à être une « cure de jouvence », mais à proposer un traitement pour les personnes souffrant de maladies liées à l’âge. Et la bioéthique, dans tout ça ? « Beaucoup de gens nous disent d’y aller lentement, avec précaution, mais il n’est pas vraiment question de bioéthique dans notre cas. Nous pensons à ceux qui ont besoin de remèdes. Aller plus vite n’est pas forcément plus dangereux », balaye t-elle.

Aux États Unis, la Food and Drug Administration définit de nombreuses étapes dans le développement de médicament, et un certain nombre d’autorisations sont nécessaires pour pouvoir en commercialiser un. Des organismes similaires existent dans quasiment tous les pays occidentaux. Les tests qu’ils conduisent visent aussi à déterminer l’importance des effets secondaires pour estimer l’avantage réel.

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En 2012, Maria Blasco, directrice du Centre national espagnol de recherche sur le cancer, avait démontré qu’agir sur les télomères d’une souris augmentait de 20% son espérance de vie. Alors qu’il faut généralement aux scientifiques du domaine médical plus d’une décennie et d’énormes budgets de recherches pour parvenir au bout de la chaîne, le zèle de la PDG de Bioviva n’est pas passé inaperçu. L’étape de tests cliniques sur les animaux a été « sautée » par la compagnie.

Cette audace a provoqué une levée de bouclier. Même les membres du Comité consultatif de Bioviva ont exprimé leur réserves. Georges Martin, directeur du département des pathologies de l’université de Washington, a démissionné de son poste de conseiller lorsque Liz a annoncé son projet.

Beaucoup de craintes se font entendre sur la thérapie de Bioviva. En 2003, une thérapie génique avait été expérimentée en France sur deux « bébés bulles » (atteints d’une grave pathologie affectant les globules blancs, ndr) qui avaient alors développé une leucémie.

Il faudra encore que s’écoulent des années avant de prouver l’efficacité du traitement suivi par Liz Frisch. Il n’est pas acquis que l’allongement des télomères de ses cellules sanguines se reporte sur les télomères des tissus. Mais les recherches se poursuivent sur ce sujet.

La mystérieuse bactérie de l’île de Pâques

Bioviva est loin d’être la seule compagnie travaillant sur des thérapies anti-vieillissement. En mars 2017, la société PureTech située à Boston a fait parler d’elle dans les médias. Ses chercheurs travaillent sur une bactérie unique découverte sur l’île de Pâques dans les années 60, la rapamycin. Une thérapie à base de cette bactérie pourrait ainsi renforcer les défenses immunitaires des personnes âgées. La compagnie a annoncé que deux traitements étaient en train d’être développés.

Les résultats de tests en laboratoires sur des animaux ont encouragé les scientifiques. Les mouches, vers, souris auxquels ils ont injecté leurs traitements ont vécu 25% plus vieux.

« Cela ne les rend pas immortels, mais le résultat est plutôt positif », déclarait à la presse le docteur David Harrison du laboratoire Jackson. Son équipe teste diverses thérapies du même calibre, et c’est l’expérience la plus significative, d’après lui. « Cela fonctionne à tout âge, c’est pourquoi c’est aussi intéressant. C’est la découverte la plus excitante à ce jour ».

En stricte conformité avec la procédure médicale, le médicament développé par PureTech en est arrivé à la deuxième étape. Il lui faudra encore quelques années avant d’espérer arriver sur les étagères des pharmacies.

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D’après lui, Brian Kennedy, chercheur du Buck Institute, ces travaux sont « renversants » car ils osent s’attaquer à la problématique du vieillissement à travers l’étude de la propriété d’une bactérie. « Personne n’en a dans le ventre quand il s’agit de se lancer dans des études sur la longévité », remarque t-il.

Effectivement, les recherches sur une molécule « anti-vieillesse » ne sont pas des plus populaires. D’abord, une pilule « jeunesse éternelle » est encore une idée un peu farfelue du point de vue scientifique. Et si une telle pilule venait à exister, d’un point de vue clinique, il faudrait arriver à prouver que votre espérance de vie s’est bel et bien allongée, donc attendre des années ou décennies à vous examiner. Et finalement, en termes médicaux, la vieillesse n’est pas non plus reconnue comme une maladie.

Mais cela n’arrête pas les investisseurs d’y croire. L’année dernière, Unity Biotechnologies, une nouvelle compagnie biotech, a levé 127 millions de dollars de fonds pour ses projets de thérapies anti-vieillissement. On ne compte plus les challengers dans le domaine, surtout chez les GAFA de la Silicon Valley. La compagnie Calico, filiale de Google, a rassemblé 1,5 milliard de dollars pour ses programmes de recherche.

Les cas de Liz Parrish et de PureTech font déjà figure d’exception dans la communauté médicale, cependant, ils restent derrière la perspective « maladies liées à la vieillesse », et ne promettent pas la recette d’une fontaine de jouvence. Vous pouvez toujours essayer la méthode de Cléopâtre, et prendre des bains au lait d’ânesse (et nous dire le résultat).

Article original : מי רוצה לחיות לנצח?

 
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