Stéphanie Gibaud : « Il faut fédérer les lanceurs d’alerte »

Dans la fin des années 2000, Stéphanie Gibaud a travaillé avec le fisc français pour mettre à jour les dispositifs d’évasion fiscale mis en place par UBS, son employeur –permettant au passage à l’État de récupérer près de 12 milliards d’euros. Comme bien des lanceurs d’alerte, elle continue aujourd’hui de payer au prix fort son honnêteté, vivant des minimas sociaux et poursuivie par son ancien employeur. Infatigable, l’ancienne directrice marketing d’UBS s’apprête à signer un deuxième ouvrage avec Enrico Ceci, lanceur d’alerte italien, dans lequel elle remonte à la source des problèmes des lanceurs d’alertes : la politique.

Pourquoi ce nouveau livre ?

Mon premier livre relatait l’histoire de « l’alerte » en interne chez UBS suivie de l’expérience dramatique que j’ai vécue à l’intérieur de la banque et jusqu’à mon licenciement.

Ce nouveau livre relate les dysfonctionnements de l’État via ma propre histoire en laissant la parole à plusieurs lanceurs d’alerte ;  je souhaite aujourd’hui expliquer pourquoi nous, lanceurs d’alerte, ne pouvons pas nous sortir des situations dans lesquelles on nous a volontairement enfermés.

Vous citez des exemples de lanceurs d’alerte dans différents environnements, dans les médias, dans les entreprises, en politique, etc. Qu’est-ce qui les différencie, les rapproche ?

Nous, lanceurs d’alerte, sommes tous broyés par l’administration, la justice, le monde du travail, la lenteur des procédures, certains médias (j’explique ce point par plusieurs prismes) et les hommes politiques aux commandes qui parlent mais n’agissent pas. Ce qui rapproche les lanceurs d’alerte, c’est la violence, la durée du combat, la solitude, les familles en péril. Ce qui rapproche aussi, c’est l’éthique et le fait de mettre en lumière la vérité. Toutes les histoires des lanceurs d’alerte sont identiques en ces points. Que l’on soit français, allemand ou espagnol.

Que l’on soit un homme ou une femme. Fonctionnaire ou issu du secteur privé. Dénoncer est un acte résistant.

Ce qui nous différencie ? Nous n’avons pas tous la même force ou énergie pour nous battre. Certains tournent la page pour reconstruire une famille, reconstruire leur vie. On ne peut que les comprendre. Ce ne sont pas des différences fondamentales. Nous avons plus de points communs que de différences.

Comment s’est passée la rencontre avec Enrico Ceci ?

Après avoir longuement échangé sur nos histoires respectives, nous avons rencontré des journalistes, d’autres lanceurs d’alerte (souhaitant rester anonymes), une sénatrice et deux députés de la Commission des Finances. La rencontre s’est très bien passée, elle a duré finalement deux jours avec un plan de route : des actions à mener, tant en France qu’en Italie et à Bruxelles. Nous insistons notamment sur le fait que les eurodéputés doivent auditionner des lanceurs d’alerte de plusieurs nationalités avant de voter une loi cadre européenne. Sans prendre en considération notre vécu, les eurodéputés ne voteraient alors qu’une loi virtuelle.

Une idée concrète est de mettre en place un salon des lanceurs d’alerte à Rome ou à Milan, comme celui qui a eu lieu à Paris à la Maison des Métallos en 2016 – et qui aura lieu de nouveau en novembre 2017. La rencontre de journalistes, associations, juristes, lanceurs d’alerte est primordiale en démocratie pour lutter contre l’impunité.

Enrico Ceci et la protection des lanceurs d’alerte en Italie à travers son affaire constituent un pas supplémentaire dans le cadre d’un rapprochement international de tous les lanceurs d’alerte. Enrico Ceci va m’aider à fédérer les lanceurs d’alerte allemands, espagnols, suisses etc. par des déplacements dans ces pays, des communiqués de presse tels que celui envoyé la semaine dernière, des rencontres avec des élus et des médias.

Quand j’avais rencontré Julian Assange à l’ambassade d’Équateur il y a deux ans, je lui avais soumis l’idée d’une conférence internationale avec des lanceurs d’alerte européens et américains, notamment. Il faut maintenant avancer ! L’idée est de rassembler, fédérer pour se protéger.

Selon vos expériences mutuelles, le problème est politique. Pouvez-vous l’expliquer ?

Le problème est politique car tout passe par la loi, par les lois. Nous avons vu en France que les lois sont difficilement appliquées, que les puissants et notamment les hommes politiques s’en sortent mieux face à la justice que les petits – ceux que mon avocat David Koubbi nomme les « Misters Nobody ».

Je peux vous citer trois cas : Christine Lagarde reconnue coupable de négligence dans l’affaire Tapie mais non condamnée, Jérôme Cahuzac coupable d’évasion fiscale n’a jamais fait une journée de garde à vue ni de prison, Claude Guéant non plus alors que l’on parle dans son dossier de détournement de fonds publics. On a également vu Sylvie Andrieux, députée PS, être condamnée et venir avec un bracelet électronique à l’Assemblée nationale.

Le problème est politique puisque les politiques bénéficient d’une immunité. Marine Le Pen aurait ainsi décidé de ne pas se rendre chez un juge dans le cadre d’emplois parlementaires fictifs éventuels à Bruxelles.

Que penser alors de la loi Sapin II, visant à protéger les lanceurs d’alerte pour mieux s’attaquer à la corruption ?

Les lois de notre pays sont nombreuses. Si elles étaient appliquées, nous n’en serions pas arrivés à la situation désastreuse qui est la nôtre aujourd’hui. Cette loi Sapin II est une première marche sur laquelle il faudra construire, car, au-delà de la protection des lanceurs d’alerte, qu’en est-il de la pénalisation des corrupteurs et des corrompus ?
L’entreprise qui fraude peut maintenant, grâce à cette loi Sapin II, négocier une amende sans reconnaissance de culpabilité pour éviter d’aller au procès. UBS serait la première à en bénéficier, c’est-à-dire qu’elle paierait une amende de 75 millions d’euros au lieu de risquer un procès dont les enjeux étaient estimés à hauteur de 10 milliards d’euros. Je laisse chacun apprécier l’efficacité de cette mesure pour renouer avec les valeurs de transparence et d’intégrité et lutter contre la fraude.

Les politiques ne parlent que de faire passer des lois. Mais ils se disent tous impuissants lorsqu’il est question d’agir concrètement dans des dossiers en cours. Pourquoi sont-ils impuissants ? C’est tout notre système démocratique qui est en jeu. S’ils se disent impuissants – on pourrait alors imaginer qu’ils soient donc inutiles ou incompétents – que font-ils réellement pour défendre l’intérêt des citoyens qui les ont élus ? Les politiques oublient un peu trop souvent que les citoyens sont leurs employeurs.
Par ailleurs, les politiques de premier plan, via les députés et les sénateurs, font voter des lois qui sont ensuite appliquées en justice. Or, la justice n’est pas indépendante. On tourne en rond.

Vous avez évoqué un mélange incestueux entre les politiques et le secteur de la finance d’une façon générale. Comment l’expliquez-vous ?

La déontologue d’UBS France a été nommée par M. Moscovici, ministre des Finances, à la commission des sanctions de l’AMF – l’Autorité des Marchés Financiers, le gendarme des banques – en décembre 2013 alors qu’UBS était déjà mise en examen.

Un ancien haut dirigeant de la Société Générale a été recruté par Bercy l’été dernier, au poste très stratégique de directeur de Cabinet de Michel Sapin. N’y aurait-il pas potentiellement un risque de conflit d’intérêt lié à l’affaire Kerviel ? On appelle cela « l’entre-soi ».

 
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