Pesticides et santé : ne pas ignorer ce que l’on sait

janvier 1, 2017 11:32, Last Updated: janvier 1, 2017 11:32
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Diffusé au début du mois de février sur France 2, le magazine Cash Investigation, consacré aux effets des pesticides sur la santé humaine, n’en finit pas de faire parler de lui. Il met en scène des éléments inquiétants : présence de substances toxiques interdites depuis longtemps dans les cours d’eau, pollution de l’air par des molécules fortement suspectées d’avoir un impact sur le développement infantile (même à faible dose), difficulté d’accès aux informations sur les ventes et l’utilisation des produits.

L’intérêt du documentaire provient moins de la révélation d’informations nouvelles que de l’effet de sidération que crée la mise en série de tous ces éléments. Ce faisant, l’émission contribue à la prise de conscience publique des enjeux sanitaires liés aux pesticides au-delà des cercles les plus spécialisés.

Entretenir le doute

Le reportage attire notamment l’attention sur certaines pratiques développées par les firmes qui commercialisent les pesticides pour dissimuler le plus longtemps possibles les dangers de ces produits. Il met en avant les piliers principaux de cette stratégie de « production du doute ». Il s’agit de contester la validité des études scientifiques qui mettent en cause les risques associés à un produit en attaquant la robustesse de leurs protocoles ou l’indépendance de leurs auteurs, en finançant des études qui produisent des résultats contradictoires ou qui mettent en avant des facteurs de confusion et en faisant la promotion des contraintes réglementaires dans le champ de l’évaluation de risque, de façon à en exclure les données produites par les communautés académiques.

Depuis quelques années, plusieurs travaux de sciences sociales ont exploré le recours à ces stratégies du doute par des industriels dans de multiples dossiers : effets nocifs du tabac, réchauffement climatique, amiante… Ces travaux ont bénéficié d’une large audience et sont aujourd’hui bien connus des associations environnementales et, dans une certaine mesure, du grand public, qui a pu y être sensibilisé via des investigations journalistiques dans le prolongement desquelles s’inscrit le documentaire de Cash Investigation.

La mise au jour des stratégies du doute soulève des enjeux importants pour les gestionnaires du risque, ministères ou agences d’expertise en charge d’évaluer et de réglementer les produits chimiques qui nous environnent. Elle les pousse ainsi à réfléchir à des critères de sélection des connaissances scientifiques devant être prises en compte dans les processus d’expertise qui ne soient ni trop restrictifs, ni trop extensifs, et qui permettent de « décider en incertitude ». Elle pose avec acuité la question des éventuels conflits d’intérêt qui traversent ces processus.

Des faits bien connus mais marginalisés

Cet intérêt des sciences sociales, des journalistes et des associations environnementales pour les stratégies de production volontaire de doute dans le champ de l’environnement et de la santé ne doit toutefois pas faire perdre de vue ce qu’on sait des risques induits par les produits toxiques. Sur les pesticides, en particulier, il existe de nombreuses données préoccupantes du point de vue de la santé publique, qui ne font l’objet d’aucune controverse, et qui demeurent pourtant marginalement prises en compte par les pouvoirs publics.

Voici un exemple : depuis bientôt dix ans, les autorités en charge de l’évaluation et de la gestion des risques liés aux pesticides (l’Agence nationale de sécurité sanitaire et le ministère de l’Agriculture) se posent des questions sur l’efficacité des équipements de protection que doivent porter les agriculteurs lors de l’épandage des pesticides les plus dangereux. Cette inquiétude trouve son origine dans des données produites au milieu des années 2000 par une équipe d’épidémiologistes menant des campagnes de mesures d’exposition des travailleurs viticoles dans le Bordelais.

Ces données indiquaient notamment que les opérateurs portant une combinaison étaient davantage contaminés que ceux qui n’en portaient pas. Elles ont donné lieu à une succession d’expertises destinées à mesurer l’efficacité des « équipements de protection individuels » (EPI) dont le port est recommandé sur l’étiquette des produits phytopharmaceutiques commercialisés, et de réflexions collectives (groupes de travail nationaux, engagement d’un processus de normalisation, etc.) visant à proposer des EPI réellement protecteurs.

Dominique Marchal, premier exploitant dont le cancer a été reconnu maladie professionnelle en 2006.

Sans remettre en cause l’utilité de toutes ces initiatives, notons qu’elles ont contribué à occulter une donnée préoccupante et bien connue : efficaces ou non, les EPI ne sont que rarement portés par les agriculteurs suivant les prescriptions portées sur l’étiquette des produits. Les explications de ce phénomène sont nombreuses : faible lisibilité des étiquettes, inconfort des équipements, inadaptation des EPI au travail agricole, coût, manque de formation… Elles ouvrent des pistes pour imaginer que les EPI soient mieux portés. Toutefois, alors que l’horizon d’une protection efficace des travailleurs agricoles grâce aux EPI reste lointain, ces équipements demeurent un pivot de l’autorisation de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques.

Cet exemple donne à voir une forme assez classique d’hypocrisie organisationnelle par laquelle des autorités et – in fine – des industriels affichent des valeurs et des objectifs tout en faisant reposer leur effectivité sur des règles qui sont peu applicables et rarement contrôlées. La sociologie et la science politique ont bien montré qu’une telle situation peut se maintenir durablement sur la seule base du respect de routines, de procédures en place, et de phénomènes de diffusion de responsabilité.

Les incertitudes relatives aux effets des pesticides sur la santé des populations exposées sont nombreuses et elles sont parfois volontairement entretenues par des stratégies de fabrique du doute. Mais il existe aussi beaucoup de certitudes – parfois assez triviales – dont la prise en compte permettrait de mieux protéger la santé humaine des effets délétères de ces produits.

Jean-Noël Jouzel, Chercheur CNRS, sociologie, science politique, Sciences Po – USPC et Giovanni Prete, Maître de conférence en sociologie, Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux, Université Paris 13 – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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