SPORT

Billetterie des JO de Paris 2024 : les raisons de la colère

mars 9, 2023 16:26, Last Updated: mars 9, 2023 19:05
By Thomas Eisinger, Aix-Marseille Université

« Il est permis d’attendre, il est doux d’espérer ». Une chose est sûre : la Carmen de Georges Bizet n’a jamais essayé d’obtenir des billets pour les Jeux olympiques (JO), le plus grand évènement sportif du monde (dixit ses promoteurs), de retour en France en 2024 dans sa déclinaison estivale pour la première fois depuis un siècle.

Depuis le 15 février, les personnes sélectionnées par le hasard (s’ils se sont bien préalablement enregistrés, point important) peuvent en effet ouvrir leurs porte-monnaie dans le cadre d’une première phase d’ouverture des places au public. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les premiers retours semblent ne pas être à la hauteur de l’ambition et des espoirs du Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO).

La question du plancher (trois places pour trois sports différents, ce qui est perçu par certains comme de la vente forcée) et du plafond (trente places, soit bien plus que ce qu’une consommation familiale ou de groupe nécessite pour jouir de l’expérience olympique) semble agacer bon nombre de candidats à l’achat. Nous choisirons ici de nous attarder sur la structuration de la grille tarifaire, qui elle aussi fait l’objet de nombreuses critiques notamment concernant la disponibilité et le niveau du tarif le moins onéreux. Qui aurait pu prédire ce désamour ? Un certain nombre de spécialistes de la tarification des services publics a priori, déjà.

Comment bâtit-on une grille tarifaire ?

Toute grille tarifaire se structure autour de trois données :

– la nature de la prestation rendue ; pour le cas des JO, la combinaison, pour une discipline donnée, du positionnement dans le stade, de la dramaturgie de la séquence (une finale vaut plus que des qualifications), voir du jour ou de l’horaire auquel l’épreuve se déroule (une épreuve le week-end ou le soir aura plus de valeur car ne nécessitant pas, pour le spectateur parisien, la pose d’un jour de congés) ;

– le ou les tarifs qui sont appliqués à chaque nature de prestation ;

– les critères d’accession à chacun de ces tarifs (critères sociaux, aléa pur, arbitraire décomplexé, vagues catégorielles…).

Cette grille de lecture posée, il y a deux façons d’analyser la tarification de l’accès à un évènement sportif sur un site donné, et malheureusement aucune n’est réellement en adéquation à la stratégie de communication du COJO sur des Jeux « accessibles et populaires » : c’est cette dissonance entre le discours et la pratique qui explique la grogne actuelle.

Premier point de vue : on considère que, pour un sport donné, le placement dans le stade ou le round concerné (qualifications ou finales) n’ont en fin de compte pas tant d’importance que cela, et que nous sommes donc face à une prestation relativement homogène.

Un public aisé surreprésenté ?

Dans cette perspective, puisqu’il y a une prestation unique, le niveau des différents tarifs proposés et les critères d’accès aux dits tarifs sont déterminants dans la bonne perception de la grille par le public. Sur ce point, le choix du COJO, combinant accès anticipé pour les partenaires puis aléa pur pour le reste du public, ne pouvait qu’être mal perçu. Contrairement à ce que l’on imaginer en première lecture, l’aléa aboutit en effet mécaniquement à une surreprésentation d’un public aisé.

Dans une population composée de 50% de personnes très aisées et de 50% de personnes modestes, même si l’on met en vente pour un évènement donné 50% de billets accessibles et 50% de billets chers, le système de tirage au sort séquencé (une cohorte par jour) mis en place par le COJO aboutirait au final à des gradins composés au trois quart des personnes très aisées. Mécaniquement, la moitié des billets accessibles auraient en effet été préemptés par les représentants de la classe sociale supérieure tirées au sort dans les premières cohortes.

Pour faire court, il ne suffit pas de mettre en vente des places à 24 euros pour avoir un évènement populaire, il faut s’assurer d’une façon ou d’autre qu’une partie de ces places soient accessibles aux personnes les plus modestes.

Le COJO pourra rétorquer qu’il s’est bien préoccupé de cela, via les billetteries sociales que les partenaires publics pourront mettre en œuvre. Mais il ne l’a clairement pas prévu dans cette première vague de mise en vente.

Quelle place dans l’arène ?

Second point de vue : on considère que, pour un sport donné, le placement dans le stade ou le round concerné ont vraiment de l’importance, et que nous sommes donc face à une multitude de prestations différentes. On peut comprendre que, dans cette perspective et comme c’est le cas dans la grille tarifaire arrêtée, on paie pour l’athlétisme 24 euros pour des qualifications le 5 août au matin avec une visibilité limitée (catégorie D) et 690 euros pour une finale avec une excellente visibilité (catégorie A). Si l’on adopte cette posture, le COJO s’expose avec sa stratégie tarifaire à deux critiques majeures.

D’une part, cette configuration impose une homogénéité minimale dans la perception qu’auront les spectateurs de la prestation rendue pour un tarif donné : quand on regarde la zone des catégories A dans le Stade de France, il y aura probablement nombreux et bruyants déçus le jour J (« j’ai payé le prix maximal et je suis super mal placé par rapport à d’autres qui ont payé le même prix, voire qui ont payé moins cher ! »). Bref, il faut savoir limiter au mieux les effets de seuils, à savoir l’écart significatif dans le prix acquitté entre deux prestations in fine relativement similaires.

De ce point de vue, quatre catégories de prix pour un stade, c’est un peu juste : pour un match de foot de Ligue 1 dans le plus grand stade ouvert à la compétition, on compte une dizaine de tarifs différents en fonction de la place dans le stade. C’est le risque lorsque l’on fait du cousu main : les exigences de prise en compte de la spécificité de chacun sont légitimées, et on droit chercher un équilibre nécessairement précaire entre lisibilité de l’offre (avec des tarifs distincts peu nombreux) et justesse des tarifs proposés au regard des différences de prestation.

D’autre part, cette configuration entretient une ségrégation spatiale et temporelle : aucune certitude qu’une personne en catégorie D pour des qualifications soit de classe modeste mais quasi-certitude qu’une personne en catégorie A pour une finale sera de classe aisée. C’est bien sûr là le lot de nombreux évènements culturels et sportifs, mais encore une fois cela tranche avec les éléments de langage très volontaristes qu’a choisi de déployer le COJO depuis plusieurs mois.

Plan des catégories de places donné à titre indicatif par les organisateurs des Jeux olympiques 2024 à Paris. COJO 2024, Fourni par l’auteur

Les enseignements du secteur public

Imaginons un instant que la Mairie de Paris ait annoncé en fanfare une refonte complète et ambitieuse de la grille tarifaire de ses écoles de musique, pour des écoles plus accessibles et populaires. Quelle aurait été la réaction des usagers si elle était arrivée avec un système de tirage au sort, plusieurs niveaux de prestation (tarif A avec les meilleurs professeurs et des instruments neufs dans un immeuble haussmannien, tarif D avec des professeurs inexpérimentés et de vieux instruments dans un local en périphérie), et une priorité donnée aux partenaires institutionnels de la ville pour leurs salariés ?

Au final, la grande erreur du COJO aura été de considéré qu’il pouvait totalement se soustraire des canons d’établissement des tarifs du secteur public auxquels nos concitoyens sont familiarisés.

Si l’organisation des compétitions olympiques est financée par de l’argent privé à 100%, c’est en tout cas le discours encore récemment porté par le Président du COJO, la perception qu’en ont les citoyens est très différente (et peut-être pas à tort…).

Il n’est pas encore trop tard pour, symboliquement, assurer à certains publics modestes des places de choix pour des finales se tenant la nuit du 4 août : peut-être que ce coup de com’ effacerait les désillusions et le bad buzz des derniers jours. Sans cela, les organisateurs risquent de ramer encore pendant quelque temps pour remonter la pente dans l’opinion publique. Ça tombe bien, le Président du COJO, Tony Estanguet, ancien champion de canoë, doit bien avoir quelques pagaies qui traînent dans son bureau.

Article écrit par Thomas Eisinger, Professeur associé en droit, gestion financière et management des collectivités, Aix-Marseille Université (AMU)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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