INTERNATIONAL

L’Europe se divise sur le gaz russe

décembre 15, 2015 11:15, Last Updated: décembre 15, 2015 11:15
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Poussée par les anciens pays d’Europe de l’Est, l’Europe s’opposera-t-elle au projet Nord Stream 2, qui doit faire arriver directement en Allemagne le gaz russe en passant par la Mer Baltique ? Le 4 décembre, le président polonais de la Commission européenne, Donald Tusk, a publiquement dit tout le mal qu’il pense de ce projet qui placerait l’Allemagne au centre de la distribution de gaz en Europe et doublerait la fourniture annuelle de gaz russe en Europe – soit, mathématiquement, sa dépendance aussi.

Le 26 novembre, les milieux d’affaires apprenaient qu’une pétition était lancée par les gouvernements polonais et slovaque, principalement à destination des anciens pays proches du bloc soviétique aujourd’hui membres de l’Union européenne : République Tchèque, Hongrie, Roumanie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie. Ce front uni à l’Est s’est cependant rapidement ébréché, la Bulgarie renonçant le 2 décembre à participer au groupe, suivie par la République Tchèque.

Intérêts divergents

Ce n’est certes pas la France, l’Allemagne ou l’Autriche qui auraient pu être moteurs de cette opposition : leurs grandes entreprises gazières respectives – Engie, BASF/Wintershall, OMV ont des accords commerciaux stratégiques avec le gazier russe Gazprom et sont actionnaires de la société de projet du Nord Stream 2, ce qui les rend moins sensibles sur les risques de dépendance au gaz russe.

Ailleurs en Europe aussi, les réactions sont frileuses. La République Tchèque par exemple, bien que très dépendante au gaz russe et subissant les règles imposées par Gazprom, a jugé ne pas avoir assez de poids pour s’opposer au projet, ce qui a fait dire au ministre de l’Énergie tchèque que l’implémentation du Nord Stream 2 « renforcerait la positions de la République Tchèque entre les pays majeurs de transit gazier en minimisant le risque que les coûts de celui-ci se répercutent sur les consommateurs tchèques ».

Margrethe Vestager a lancé des poursuites contre Gazprom pour violation de la loi anti-trust.

De la même manière, la Bulgarie a été écartelée entre son souhait de se libérer de l’étau Gazprom et la chance inespérée de bénéficier du refroidissement des relations entre Moscou et Ankara. En effet, Sofia se prend à rêver que le projet de South Stream, qui devait faire transiter le gaz russe vers l’Europe du Sud en passant par la Bulgarie et la Serbie, ne redevienne d’actualité. En pleine crise avec l’Europe sur la question ukrainienne, le projet a été abandonné par Gazprom en 2014 au bénéfice d’un « Turkstream » ayant pour terminus la Turquie, marché important pour Gazprom. Mais, suite à la destruction d’un avion bombardier russe par l’armée turque, les négociations sur ce dernier ont été suspendues sine die par Moscou. Gazprom a déjà investi près de deux milliards d’euros sur le premier tronçon du projet, permettant le transport du gaz par la Mer Noire : en cas de reprise de South Stream, l’investissement de Gazprom n’aurait pas été en vain, le chemin du gazoduc « bifurquant » simplement, faisant de la Bulgarie un acteur important de la fourniture de gaz en Europe.

Tout ceci affaiblit notablement la tentative de « front commun » contre Gazprom. L’attaque diplomatique a cependant été jugée suffisamment sérieuse pour que le patron du géant gazier russe, Alexeï Miller, décide de se rendre à Paris le 2 décembre pour défendre, à l’Elysée, le Nord Stream 2 en demandant le soutien du gouvernement français. Le même jour, le gazier autrichien OMV et Gazprom avaient une réunion au sommet sur le même sujet.

Du côté du non

Les arguments contre le Nord Stream 2 sont en premier lieu juridiques : la violation des règlementations européennes. En avril cette année, la commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager a déjà donné le ton en lançant des poursuites contre Gazprom pour violation de la loi anti-trust, lui reprochant d’entraver la libre concurrence en Bulgarie, République Tchèque, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Slovaquie. Gazprom impose en effet, d’après la Commission, des restrictions qui « peuvent provoquer une hausse des prix du gaz et permettre à Gazprom de mener une politique de prix déloyale dans cinq États membres (Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie et Pologne), facturant aux grossistes des prix beaucoup plus élevés que ses propres coûts ou les prix de référence ».

« Toutes les entreprises opérant sur le marché européen – qu’elles soient européennes ou non – doivent respecter les règles de l’UE », commentait alors Mme Vestager, considérant que Gazprom a créé « des obstacles artificiels empêchant l’acheminement du gaz de certains pays d’Europe centrale et orientale vers d’autres, entravant ainsi la concurrence transfrontière. Le cloisonnement des marchés nationaux du gaz a aussi permis à Gazprom de facturer des prix que nous jugeons, à ce stade, inéquitables. Si nos préoccupations venaient à se confirmer, Gazprom devrait assumer les conséquences juridiques de son comportement ».

Sous un angle plus diplomatique, le Nord Stream 2 renforcerait encore un peu plus l’Allemagne, qui deviendrait le hub de l’alimentation européenne en gaz, le filigrane du Nord Stream 2 étant évidemment la possibilité de court-circuiter, provisoirement ou définitivement, l’Ukraine. Face au danger perçu pour les pays d’Europe de l’Est qui paieraient plus cher un circuit de distribution plus long, Donald Tusk, président du Conseil européen, a mis tout son poids dans la balance le 9 décembre en affirmant que le Nord Stream 2 va à l’encontre de la stratégie européenne sur l’énergie. « Nord Stream 2 ne devrait pas être d’actualité, car notre objectif est de briser notre dépendance vis-à-vis du fournisseur de gaz dominant [Gazprom], et de diversifier nos sources », a-t-il déclaré depuis Bruxelles, servi sur un plateau par l’arrêt brutal des livraisons de gaz russe en Ukraine le 25 novembre. Il reste à savoir à quel point M. Tusk sera écouté, sa parole portant formellement la voix du Conseil, mais en pratique aussi celle de la diplomatie polonaise, laquelle, farouchement anti-russe, œuvre activement à déconnecter tous les pays baltes de leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Une réunion du Conseil de l’Europe est prévue avant la fin de l’année pour arriver – pour autant que cela soit possible – à une position unie sur le sujet.

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