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Après les autodafés de l’EI, des trésors de connaissance partis en fumée

mai 15, 2019 7:01, Last Updated: mai 15, 2019 7:06
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A chaque fois qu’elle cherche de la documentation pour son master, Roua Ihssan se désole un peu plus. A Mossoul, les jihadistes, chassés au prix d’une guerre dévastatrice, ont détruit bibliothèques, librairies et autres repaires de lecteurs dans cette grande ville d’Irak.

Dans la cité connue depuis des siècles pour ses intellectuels et ses bibliothèques de recueils anciens, lire des ouvrages jugés non conformes aux visions rigoristes du groupe Etat islamique (EI) était interdit et même puni de châtiments pendant l’occupation de Mossoul par les jihadistes de 2014 à 2017.

Entre autodafés et combats, des milliers de livres sont partis en fumée. « Certains n’ont jamais été numérisés et sont perdus à jamais », se lamente Roua, étudiante en science de l’alimentation. Près de deux ans après la libération de la ville, étudiants et chercheurs « ont le plus grand mal à trouver de la documentation », abonde Abdelmajid Mohammed, un doctorant en histoire âgé de 34 ans.

« Il faut s’en remettre à internet ou faire jouer des relations personnelles » pour trouver des livres ailleurs, poursuit-il. Et quand les livres ne viennent pas à Mossoul, ce sont ses habitants qui vont aux livres. Pour son doctorat en ingénierie civile, Wathiq Mahmoud, 33 ans, a été jusqu’à Bagdad, à 400 km plus au sud. Et même jusqu’à Bassora, à plus de 1.000 km.

Pourtant, dit-il à l’AFP, avant l’arrivée des jihadistes « tous ces ouvrages étaient disponibles à Mossoul » alors connue comme « La Mecque des chercheurs et des étudiants », en allusion au premier lieu saint de l’islam. « On y venait de tout l’Irak et du monde arabe. Aujourd’hui, les Mossouliotes sont forcés d’aller ailleurs pour trouver ouvrages et documents scientifiques », lâche-t-il, amer.

Outre la Bibliothèque centrale, établissement public fondé en 1921, Mossoul, vieille ville de commerçants et d’aristocrates, s’enorgueillissait de compter des centaines de bibliothèques et de librairies. Générales ou religieuses, elles fleurissaient dans les facultés et lieux de cultes et servaient de lieux de rendez-vous pour les intellectuels.

Entre les donations des grandes familles, la production locale  la première imprimerie d’Irak a vu le jour à Mossoul à la fin du 19e siècle  et les échanges culturels, ce carrefour commercial historique du Moyen-Orient conservait précieusement des milliers d’ouvrages rares et anciens, notamment liturgiques.  Des plans vieux de plusieurs siècles d’astrolabes ou de sabliers se trouvaient aussi dans cette cité d’Irak, l’ancienne Mésopotamie où fut inventée l’écriture il y a plus de 5.000 ans.

Mais quand l’EI s’est lancé dans une destruction méthodique du patrimoine, les habitants n’ont pu que contempler, impuissants, les jihadistes asperger les livres d’essence avant de les regarder se tordre dans les flammes. Au préalable, affirment les spécialistes, l’EI a pu prélever des ouvrages précieux, revendus au marché noir pour financer ses exactions.

Jamal Ahmad, qui dirige la Bibliothèque centrale, mise désormais sur des initiatives de Mossouliotes, pour beaucoup lancées par de jeunes bénévoles, pour reconstituer les stocks des bibliothèques. « Avant d’être pillée et vandalisée, la bibliothèque comptait 16.338 ouvrages en tous genres ». Seuls 11.758 ont pu être sauvés. Et à cause de travaux de reconstruction, ils sont toujours inaccessibles au public.

La bibliothèque du Waqf, l’instance publique qui gère les biens religieux musulmans, a perdu 10.000 de ses 58.000 livres, dont ses pièces maîtresses. « Les 4.361 manuscrits rares ont tous été volés par l’EI », selon Chamel Lazem, bibliothécaire-en-chef de 41 ans. Parmi eux, un exemplaire d’« Al-Mouhit al-Bourhani », un ouvrage de droit islamique presque millénaire.

Pour la bibliothèque de l’Université de Mossoul, l’une des plus en vue d’Irak, les pertes se montent à « 90 à 95% du fonds documentaire », indique Omar Tawfiq, le responsable des lieux. « 3.000 livres ont pu être sauvés et 4.000 ont été stockés dans les réserves mais sont en très mauvais état et ne peuvent être consultés ».

« Plus d’un million d’ouvrages et de documents scientifiques ont été perdus », volés ou incendiés, explique à l’AFP Mohammed Abdallah, docteur en sciences de l’Agriculture. Des pièces vieilles de plus de 300 ans ont disparu, de même qu’« un exemplaire du Coran datant du 9e siècle. » Grâce à la solidarité académique mondiale et à des initiatives particulières, des ouvrages retrouvent désormais le chemin des bibliothèques à Mossoul.

Après la guerre, « des organisations, des universités et des particuliers en Irak et à l’étranger ont donné plus de 100.000 livres » à la bibliothèque de l’Université, se félicite M. Tawfiq. Mais le fonds documentaire est encore loin d’avoir recouvré sa diversité d’antan. Parfois, ce sont des Mossouliotes qui ramènent des trésors.

Abou Mohammed, un maçon de 33 ans, est parvenu à sauver des centaines d’ouvrages lors du grand incendie de la Bibliothèque centrale en 2015. Il explique avoir transporté avec un ami « plus de 750 livres sortis à chaque fois dans de petits sacs ». « Malgré le danger, nous avons pu les mettre à l’abri dans la cave d’une vieille maison ». Aujourd’hui, il est revenu vider ses petits sacs. Et plusieurs rayonnages de la Bibliothèque centrale se sont de nouveau remplis.

D.C avec AFP

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