INTERNATIONAL

Aux confins de la Sibérie, l’inattendu succès des films de « Sakhawood »

janvier 10, 2019 10:49, Last Updated: janvier 10, 2019 10:52
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Réputée pour connaître les plus froids hivers de la planète, la Iakoutie, région isolée aux confins de la Sibérie, semble peu propice au développement d’une industrie du cinéma florissante. Ses films commencent pourtant à attirer l’attention des festivals au-delà des frontières de la Russie.

A six fuseaux horaires de Moscou et de ses prestigieuses écoles de cinéma, coupée de tout financement public fédéral, cette région connue pour ses hivers glacés, ses éleveurs de rennes et ses mines de diamant produit la moitié des films russes réalisés hors de Moscou et Saint-Pétersbourg.

« Tout le monde veut tourner des films » ici, résume le réalisateur Alexeï Romanov, qui a renoncé à une carrière prometteuse à Saint-Pétersbourg il y a 30 ans pour revenir dans sa Sibérie d’origine. « Nous avons des films avec des budgets minuscules et des cachets ridicules mais ils ont plus de succès dans les cinémas ici que les blockbusters hollywoodiens. »

Quand il est rentré en Iakoutie, un territoire grand comme cinq fois la France où vivent moins d’un million d’habitants, l’industrie du cinéma se limitait… à deux caméramans. Désormais, les gens « se battent pour les caméras » afin de finir leurs projets avant que le froid ne les rendent inutilisables, les températures tombant régulièrement jusqu’à -50 degrés Celsius en hiver en Iakoutie.

Selon Alexeï Romanov, le budget moyen d’un film local se situe en 35.000 et 70.000 euros. Les acteurs acceptent de jouer gratuitement dans l’espoir de gagner un peu d’argent grâce aux entrées. Malgré cette apparence d’amateurisme, les films iakoutes commencent à se faire remarquer au-delà des frontières de la région, et même de la Russie.

L’an dernier, le « Seigneur Aigle », qui évoquait un couple de vieillards vivant dans la forêt avec un rapace, a reçu le premier prix du festival international du film de Moscou. Le festival de Busan, en Corée du Sud, l’un des plus importants en Asie, a organisé en 2017 une rétrospective réunissant une dizaine de films de Iakoutie.

Dans le milieu du cinéma local, la Iakoutie est parfois surnommée pour plaisanter « Sakhawood », en référence à l’autre nom de la région, la République de Sakha. Les films qui y sont réalisés s’intéressent souvent à ses territoires inexplorés ainsi qu’à ses légendes populaires et traditions chamaniques, mais ne se limitent pas à ces sujets.

Parmi les dernières productions locales figure ainsi « République Z », où la libération d’un virus piégé dans le permafrost – ce sol gelé en permanence et menacé par le réchauffement climatique – provoque l’apparition de zombies. Autre sortie récente: la comédie « Tchééké », du nom d’un héros à la moustache verte qui participe à des concours de danse sur de la musique électronique.

Alexeï Romanov, qui est l’un des fondateurs de la principale maison de production locale, SakhaFilm, explique l’intérêt pour les films de la région par sa culture aux influences très variées: « Nous sommes Asiatiques d’une part et Nordiques de l’autre ». Le réalisateur a été l’élève de Sergueï Guerassimov (1906-1985), un grand nom du cinéma russe: « Il m’a toujours dit:  N’invente rien, filme ce que tu connais et ne copie personne. C’est ce que nous apprenons à nos jeunes cinéastes », raconte-t-il.

Pour Jin Park, l’un des organisateurs du festival de Busan, le cinéma de Iakoutie allie « légendes régionales, religions populaires et valeurs contemporaines ». Ces productions présentent « un charme authentique, rare dans les films des autres régions », a-t-il expliqué à l’AFP par courrier électronique.

Pour la cinéaste Lioubov Borissova, l’isolement de la région, en plus d’inspirer ses réalisateurs, a aussi contribué à conserver des cinémas indépendants, plus enclins à diffuser des productions locales que les grandes chaînes qui favorisent les films à gros budgets.

« Nous avons la chance d’être si loin de tout: les grands distributeurs n’ont jamais pris le contrôle de nos cinémas », explique-t-elle tout en travaillant sur la bande-son de son premier film, tourné l’été dernier. Il porte comme titre provisoire « Le soleil ne se couche jamais » et suit un jeune homme envoyé sur une île isolée dans l’Arctique. Pour le tournage, la production a passé un mois sur la côte de la mer de Laptev, dans une aile abandonnée de la clinique d’un village.

Suivant la tradition iakoute, l’équipe a « nourri le feu » – elle a placé de la nourriture dans des flammes – pour chasser les fantômes hantant les lieux. Plus prosaïquement, tourner dans leur région implique pour les Iakoutes non seulement de suivre certaines traditions locales, mais aussi de cultiver une grande proximité avec le public, sans concession quand il délivre son verdict sur les comptes Instagram des artistes.

« Nos spectateurs sont très capricieux et savent qu’on lit tous les commentaires », raconte Lioubov Borissova. « Ils s’adressent à nous directement pour nous dire: Ne filmez plus comme ça! »

D.C avec AFP

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