Sports extrêmes, épuisement… Nous pouvons tous halluciner (littéralement) !

Par Renaud Jardri, Université de Lille
28 mai 2023 23:36 Mis à jour: 28 mai 2023 23:36

Dans l’imaginaire collectif comme en littérature, l’hallucination reste souvent synonyme de trouble psychique ou de consommation de substances toxiques. « Entendre des voix, c’est mauvais signe même dans le monde des sorciers… » rappelle ainsi Hermione Granger à Harry Potter (Harry Potter et la chambre des secrets, Gallimard jeunesse, 1998).

Pourtant, la manière dont notre cerveau construit en permanence une représentation mentale de ce qui nous entoure reflète autant les informations transmises par nos organes sensoriels que nos connaissances : notre perception du monde est donc, par définition, tout ce qu’il y a de plus personnel et subjectif ! Cette intégration subtile d’informations diverses a conduit des scientifiques à considérer nos perceptions comme des « hallucinations contrôlées » du monde.

Le phénomène hallucinatoire peut ainsi être défini comme un stimulus perçu, mais ne s’appuyant sur rien de concret dans notre environnement – on voit vraiment quelque chose qui n’est pas là. Un élargissement de perspective qui change beaucoup de choses. Présent le long d’un continuum allant du normal au pathologique, il s’avère ainsi beaucoup plus répandu qu’on ne le croit… et moins connoté. Et son étude s’est imposée comme un champs de recherche reconnu en neurosciences.

Il est apparu que sa survenue était favorisée dans certaines situations limites, notamment en cas de stress psychologique ou physiologique intenses. Les récits des explorateurs et des sportifs de l’extrême regorgent ainsi de témoignages d’hallucinations survenues dans ces séquences exceptionnelles, riches en informations sur leur nature et leur origine.

Pourquoi ces hallucinations de l’extrême ?

En induisant à la fois une privation d’oxygène (hypoxie) et de CO2 (hypocapnie, due à l’hyperventilation), la très haute altitude expose déjà le grimpeur à des risques parfois mortels tel l’œdème pulmonaire ou cérébral.

Mais ce n’est pas tout. Il peut également être sujet de tout un panel de perceptions extraordinaires, allant de la paréidolie (détection de formes dans l’environnement, par exemple de visages dans les nuages) à l’autoscopie (perception d’un double de soi mais en dehors de soi), en passant par un compagnon imaginaire ou des vécus spirituels proches de la sensation de fusion avec l’univers parfois décrite sous psychédéliques.

De tonalité affective variable, ces expériences appartiennent à la fois au registre de l’illusion, de l’hallucination et des états modifiés de conscience. Angoissantes parfois, elles ont paradoxalement assuré pour de nombreux alpinistes une fonction rassurante d’« ange gardien ».

Skippers en solitaire et autres coureurs d’ultra-trails ne sont pas en reste et présentent également leur lot d’expériences hallucinatoires. Les erreurs d’encodage des informations sensorielles dans le cerveau résultent ici d’un savant mélange de déshydratation, de privation de sommeil et de stimulations monotones et répétitives. Le bruit régulier des vagues sur la coque du bateau, qui modifie la bonne perception des bruits « significatifs » par rapport au bruit de fond, peut avoir cet effet.

Et à l’instar d’observations faites lors des confinements liés à la pandémie de Covid-19, la solitude semble être un autre facteur favorisant leur émergence.

(OLIVIER CHASSIGNOLE/AFP via Getty Images)

L’expérience hallucinatoire « extrême » se développe selon une complexité croissante. Surviennent déjà des phénomènes élémentaires et unimodaux (ne touchant qu’un seul sens) : par exemple des phosphènes – des points scintillants – ou des acouphènes – des bruits parasites.

Apparaissent ensuite des distorsions de la perception : taille et contour des objets sont déformés (métamorphopsies). Puis le sujet touché connaît une augmentation de son « langage intérieur » (cette petite voix dans notre tête) et un ralentissement cognitif. enfin, au-delà de 48-72h de dette de sommeil, les hallucinations deviennent multisensorielles – on voit des formes humaines, on entend des voix, etc.

Il est possible de multiplier les exemples où le phénomène peut se produire avec la narcose au gaz inerte des plongeurs en eaux profondes, les expéditions polaires prolongées ou l’isolement sensoriel des spéléologues pris au piège de l’obscurité des mondes souterrains…

Ce qui est frappant, c’est qu’à chaque fois nous sommes aux limites de l’endurance et des capacités physiques ou psychiques humaines. Ce constat n’est pas sans rappeler les descriptions faites par 10 à 20% des ressuscités d’arrêt cardio-respiratoire. Les expériences dites de mort imminente (EMI) comprennent elles aussi des phosphènes, pouvant aller jusqu’à la vision d’un tunnel lumineux, des flashs mnésiques, une sensation de conscience omnisciente ou des sensations de décorporation.

Ces expériences sont dans tous les cas des signaux d’alerte à ne pas négliger. Dans le cadre d’une pratique extrême en mer ou en haute montagne, elles sont corrélées à un risque d’accident accru, de chute ou de mauvaise décision pouvant s’avérer mortelle.

Quels mécanismes derrière ces hallucinations ?

Ces récits apportent-ils des éléments de compréhension sur les mécanismes possibles et l’origine de l’hallucination ? Une hypothèse a plusieurs fois été avancée : la sensibilité différente au manque d’énergie et d’oxygène de certaines zones cérébrales qui auraient un métabolisme plus élevé.

Gif montrant la localisation de l’hippocampe, au cœur du cerveau
L’hippocampe joue un rôle central dans la mémoire et l’accès à ses souvenirs autobiographiques.
Anatomography/Life Science Databases, CC BY-SA
Gif localisation la jonction temporo-pariétale
La jonction temporo-pariétale est impliquée dans la distinction soi/non-soi.
Database Center for Life Science (DBCLS)/BodyParts3D, CC BY-SA

C’est notamment le cas de l’hippocampe (dans le lobe temporal) ou de la jonction temporo-pariétale (JTP, entre les lobes temporal et pariétal). Véritables carrefours de l’information, ces deux régions sont impliquées dans de multiples fonctions cognitives et sensorielles telles que l’accès aux souvenirs autobiographiques et à leur contexte d’encodage (pour l’hippocampe) ou la distinction entre le soi et le non-soi (pour la JTP).

Des travaux ont pu montrer qu’il était possible de reproduire expérimentalement un vécu de sortie du corps en stimulant électriquement la JTP droite. Lors des expériences de mort imminente, la connectivité du complexe hippocampique et de la JTP sont profondément modifiées dans les secondes entourant le décès.

Ces régions cérébrales et leurs réseaux de connectivité ont également été incriminés dans la survenue d’expériences hallucinatoires chez les personnes ayant reçu un diagnostic de schizophrénie, de Parkinson ou ayant consommé du LSD.

Un phénomène complexe et intime

Il est probable que d’autres facteurs (biologiques ou non) concourent à leur émergence. L’hallucination figure d’ailleurs au premier rang des symptômes de plusieurs pathologies cérébrales ou systémiques (troubles psychiatriques, neurologiques, immuno-inflammatoires, génétiques)… Elle n’en reste pas moins une expérience humaine fascinante et intime, puisqu’au-delà des mécanismes sous-jacents à son éclosion, ce qui est vécu reste propre à chacun.

Observables dans une multitude de contextes, les hallucinations ont également un seuil de déclenchement variable d’un individu à l’autre, allant du simple stress social (isolement) à l’agonie (lors des EMI), en passant par l’exposition à des milieux extrêmes. Leur caractère ubiquitaire doit nous amener à lutter plus efficacement contre la stigmatisation dont les personnes concernées font l’objet, sans banaliser la souffrance psychique qui les accompagne souvent.

Des dispositifs cliniques spécialisés à même de recevoir les personnes avec hallucinations existent sur le territoire. Ils permettent d’évaluer le besoin de soins, de poser un diagnostic, de proposer une prise en charge le cas échéant, mais aussi de prévenir une complication ou un risque de suicide (voir ci-dessous). Certains sont dédiés aux enfants et adolescents, qui peuvent également souffrir d’expériences envahissantes à même de grever leur développement et leurs apprentissages.

En amont de ces prises en charge, le maintien d’une bonne hygiène de vie (qualité du sommeil ou des liens sociaux) constitue une mesure simple permettant de réduire la fréquence de survenue de troubles psychiques en général, et des hallucinations en particulier…

Tout aventurier de l’extrême devrait par ailleurs inclure dans sa préparation une information sur les causes possibles de l’hallucination en milieu exceptionnel, sa signification, les risques associés et la manière d’en limiter l’impact.


Pour aller plus loin

Renaud Jardri, Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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