Comment une démocratie peut s’auto-dissoudre : l’exemple de la Russie des années 1990

Par Eric Martel-Porchier, Enseignant chercheur
20 janvier 2023 11:34 Mis à jour: 20 janvier 2023 11:34

À la chute de l’URSS, en 1991, la Russie a atteint grâce aux réformes lancées par Mikhaïl Gorbatchev, arrivé au pouvoir six ans plus tôt, un niveau de démocratie qu’elle n’avait jamais connu dans son histoire. La population russe n’a alors plus qu’un souhait : voir le pays devenir une démocratie occidentale prospère.

C’est paradoxalement en cherchant à implanter cette démocratie occidentale que les élites russes libérales vont mettre en branle un processus qui aboutira à la transformation du pays en autocratie nationaliste. Comme d’autres, un officier du KGB nommé Vladimir Poutine saura s’associer à ce mouvement afin d’en tirer le meilleur parti.

L’évolution de la Russie des années 1990 nous montre l’essence du processus de dissolution idéologique qui voit une société se convertir à l’ultranationalisme comme dernier repère à la suite de l’effondrement, d’abord du communisme, puis du libéralisme.

Un avenir prometteur

Si la situation de la Russie à la suite de la chute de l’URSS était fort délicate avec d’importantes pénuries liées à une explosion des prix, elle n’en était pas moins prometteuse. Gorbatchev avait réussi à établir une vraie séparation des pouvoirs, fondement de toute démocratie.

La population russe était alors pleine d’optimisme. Sa capacité à briser le coup d’État d’août 1991 l’avait revigorée et persuadée que la démocratie était inévitable.

Il y a 30 ans, le coup d’État manqué à Moscou précipitait la chute de l’URSS, Euronews, 19 août 2021.

Le lien entre la mise en place d’institutions démocratiques et l’imminence d’une prospérité « à l’occidentale » ne faisait aucun doute pour les Russes. Seule ombre politique au tableau : le fort développement d’un nationalisme radical, qui était néanmoins contrebalancé par un mouvement libéral puissant. C’est ainsi qu’à la fin de l’année 1991, un sondage avait montré que 85 % des Russes se disaient favorables à une transition vers une économie de marché.

Un effondrement économique et politique

L’effondrement économique de la Russie qui a eu lieu entre 1992 et 1995 s’est soldé par une profonde désindustrialisation, une chute du niveau de vie et la perte de son intelligentsia. Cette dernière a émigré ou s’est reconvertie dans des emplois de subsistance. In fine, le pays a été réduit au rang de simple producteur de matières premières et de produits semi-finis.

L’effondrement politique, lui, va intervenir sur une période plus courte, pendant les deux premières années post-soviétiques, puis être confirmé lors de l’élection présidentielle de 1996.

À la suite de ce processus, la Russie sera devenue, de façon paradoxale, un pays plus autoritaire que l’URSS de la fin des années 1980, un état où l’autonomie des individus aura considérablement régressé, que ce soit dans leur rapport à leurs employeurs ou aux institutions publiques. L’opportunisme de Vladimir Poutine, qui adoptera une posture nationaliste à la fin des années 1990, ne fera que confirmer les évolutions en cours.

Le début d’une transition inquiétante

Les premiers mois de la Russie post-soviétique furent une période de consensus libéral, même si le début d’une forte inflation fit des ravages considérables.

Mesurant la situation de la société et de l’économie russes, le Parlement – où les anciens communistes, quoique fort partagés, étaient majoritaires – s’opposa rapidement à la politique économique du président Boris Eltsine. Cette politique, dite de la « thérapie de choc », consistait à instaurer à grande vitesse une économie de marché inspirée de recettes libérales prônées par le FMI, sans tenir compte de la complexité des réalités socio-économiques de la Russie. Elle eut de lourdes conséquences sociales puisqu’elle détruisit la quasi-totalité de l’épargne de la population.

Marché aux puces à Rostov-sur-le-Don, 1992. De nombreux Russes ont dû se résoudre à vendre des vêtements et autres objets du quotidien pour pouvoir se nourrir.
Brian Kelley/Wikipedia, CC BY-NC

De même, la mise en place d’un système de libre-échange ne pouvait avoir qu’un effet dévastateur sur l’industrie russe, qui était très en retard par rapport à ses nouveaux concurrents occidentaux. Paradoxalement, le grand ordonnateur de ces nouvelles politiques libérales, Égor Gaïdar, semblait manquer d’un minimum de pragmatisme, imposant ses réformes avec un dogmatisme digne des anciennes élites soviétiques.

La mise en place d’un État autoritaire…

En septembre 1993, au bout d’un an et demi de conflits persistants avec le Parlement, Boris Eltsine décréta sa dissolution. Ce décret était illégal puisque la Constitution ne le permettait pas. La Cour constitutionnelle émit un arrêt annulant ce décret, puis le Parlement vota la destitution du président de la Russie.

Invoquant une tentative de coup d’État liée à des manifestations violentes des partisans du Parlement, Boris Eltsine mit en place l’acte fondateur de l’autocratie russe : il ordonna la prise d’assaut du bâtiment du Parlement par les forces armées russes.

Cet acte d’une violence inouïe, qui fit probablement plusieurs centaines de morts, fut approuvé par les États-Unis, trop préoccupés par l’élimination de ce qu’ils considéraient comme la résistance des anciennes élites soviétiques.

À l’époque, le président de la Cour constitutionnelle avait proposé une solution : la dissolution du Parlement et dans le même temps la démission du président Eltsine, ce qui aurait permis de résoudre cette crise tout en préservant le cadre démocratique de la Russie. Cette option fut malheureusement rejetée par les deux parties.

Paradoxalement et de par son manque d’homogénéité, la victoire du Parlement, plutôt conservateur, aurait possiblement eu des conséquences moindres sur la démocratie russe. Par la suite, Boris Eltsine put, grâce à une nouvelle Constitution, mettre en place les instruments d’un État autoritaire en réduisant, de fait, la séparation des pouvoirs.

Le Parlement devint ainsi un organe aux attributs réduits, une simple chambre de consultation et d’enregistrement, incapable d’infléchir les décisions de l’exécutif. Quant au pouvoir judiciaire, il perdit son autonomie et sa capacité à contrer les décisions présidentielles fut dans les faits considérablement réduite.

C’est ainsi que Boris Eltsine, réélu en 1996 à l’issue d’une campagne présidentielle très éloignée des standards démocratiques, fit de la Russie un État autoritaire ; Vladimir Poutine, qui lui succédera le 31 décembre 1999, en sera l’héritier. Le manque de conscience de l’Occident et, principalement, des États-Unis à l’égard de cet énorme recul démocratique dont nous subissons aujourd’hui les conséquences ne peut que surprendre, mais à l’époque régnait l’idée que l’avènement de l’économie de marché permettrait d’assurer la mise en place d’une logique pleinement démocratique.

… et d’une société autoritaire

En fait, ce fut le contraire qui arriva. Les privatisations ont permis à l’ancienne élite technicienne et administrative russe d’acquérir un droit légal de propriété sur ce qu’elle possédait de fait auparavant, et cela contrairement à la croyance de certaines organisations internationales qui voyaient dans ce processus un moyen de se débarrasser des responsables hérités de l’ancien système.

À l’autoritarisme d’État s’est ajouté de manière plus brutale un autoritarisme social. L’autonomie des travailleurs s’est considérablement réduite, les chefs d’entreprise disposant désormais d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante dans la gestion de leurs employés.

La Russie est devenue à la fin des années 1990 un pays d’oligarques, une classe sociale disposant d’un pouvoir exorbitant par rapport au simple citoyen. L’essor des inégalités a également vu l’effondrement de la classe moyenne et de l’intelligentsia. Cette dernière avait été très présente dans les dernières années de l’URSS pour appuyer la transition démocratique.

Un Occident trompé par la crainte d’un possible retour du système soviétique ?

L’autoritarisme de Boris Eltsine s’est manifesté lors de la première guerre de Tchétchénie, une guerre très violente qui vit notamment la destruction quasi totale de Grozny.

Les nombreuses exactions commises à l’époque par l’armée russe suscitèrent peu de réactions des autorités européennes ; ces dernières, de toute façon, ne reconnaissaient pas l’indépendance de la Tchétchénie. Avec le recul, il apparaît que Boris Eltsine bénéficia d’un soutien occidental peu justifié, alors qu’il éloignait la Russie de toute logique démocratique.

Rétrospective de la guerre en Tchétchénie, depuis 1994, INA Histoire, 24 octobre 2022.

Cela se confirma lors de l’élection présidentielle de 1996, où il bénéficia d’un appui explicite des États-Unis, ce qui, entre autres, l’aida grandement à remporter ce scrutin, alors que le candidat communiste apparaissait comme le grand favori. Pourtant, la victoire de ce dernier, loin de voir le retour de l’URSS, aurait, probablement, permis de tempérer une évolution résolument antidémocratique. Confronté à une forte opposition des élites russes, il aurait été contraint à de nombreux compromis sur son programme.

Après tout, d’autres leaders se réclamant du communisme ont remporté des élections dans d’anciens pays du bloc de l’Est, sans pour autant revenir à l’ancien régime.

Le nationalisme comme substitut à un libéralisme défaillant ?

Ce fut également l’équipe libérale de Boris Eltsine qui contribua significativement au dernier ingrédient de la Russie actuelle : l’avènement d’un nationalisme affirmé.

Si, au début, cette équipe libérale considérait les nationalistes et les communistes comme ses pires ennemis, elle comprit dès l’année 1994 qu’elle pouvait avoir des points de convergence avec le parti d’extrême droite de Vladimir Jirinovski. Cela d’autant plus que, minoritaires à la suite des élections du nouveau Parlement en décembre 1993, les libéraux constatèrent que les nationalistes étaient plus fréquemment enclins à voter leurs propositions législatives que les communistes et les centristes.

À la fin des années 1990, il ne faisait plus aucun doute que face au discrédit des idées libérales, le nationalisme était l’ultime recours des élites russes. Vladimir Poutine le comprit très rapidement et s’en fit l’apôtre.


Cet article est le troisième d’une série de trois articles consacrés à la notion d’effondrement en tant que transition à travers l’analyse de la chute de l’Union soviétique et sa transformation en Russie. Afin de réfléchir à l’avenir, un prochain article posera la question, comme pour l’empire romain après sa chute, de l’avenir de l’idéal de l’URSS dans la Russie contemporaine.The Conversation

Eric Martel-Porchier, Enseignant chercheur, ICD Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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