Tesla: les origines singulières de la robotique moderne

Dans un article publié en 1900 dans le magazine Century, le génie et inventeur d’origine serbe Nikola Tesla a décrit comment la connaissance du « mouvement » de l’homme lui avait permis d’émettre l’idée de son « téléautomate », un dispositif de contrôle à distance pouvant directement diriger tout type de machine, avec ou sans intelligence artificielle, transporté par l’eau ou par l’air.

Dès 1898, Tesla a démontré qu’un navire pouvait être contrôlé à distance par des signaux sonores. Dans un brevet (U.S. Patent 613,809), il en donne la définition: « Une méthode d’un appareil de contrôle des mécanismes en mouvement d’un ou plusieurs véhicules ».

Dans son article intitulé « Le problème de l’augmentation de l’énergie humaine », le génie souligne trois aspects lui ayant permis de concevoir des dispositifs contrôlables à distance. Le premier aspect est de comprendre qu’un être humain est un ensemble de particules en mouvement, qui en plus d’être entraîné par une force créatrice est mobilisée en permanence par une force provoquant des impressions consciemment ou non, ou à travers des rêves.

Le second aspect était de comprendre et d’analyser comment éviter les autres forces stoppant le mouvement humain, et le troisième était son expérience personnelle de contrôle des impressions reçues.

Aujourd’hui le concept de « teleutomaton », dont l’inventeur est allé jusqu’à demander qu’on l’utilise pour prévenir les accidents, est utilisé dans tous les domaines et dans des objets tels que les missiles, les drones ou les vaisseaux spatiaux voyageant aux confins de notre système solaire.

Dans son long article publié dans Century, Tesla a également creusé les besoins nécessaires à l’être humain pour survivre et se développer avant d’aborder comment les machines analysent l’homme et sa philosophie du point de vue des lois de la physique, ce qui lui a valu certaines critiques.

En fait, selon les archives de Bernard Carlson sur le document, il a été rapporté qu’avant la publication finale, l’agent de Century aurait demandé au scientifique serbe de « garder sa philosophie pour un traité de philosophie et de donner quelque chose de concret au sujet de ces expériences. »

Tesla aurait écrit en réponse : « J’ai entendu que vous ne sentiez pas bien et j’espère que ce n’est pas mon article qui vous rend malade. » L’article a fait plusieurs allers-retours entre l’auteur et l’éditeur et est passé de quatre à seize chapitres, explique Mr. Carlson.

Les aspects mentionnés par Tesla ont mené à cette grande invention qui révolutionne le monde aujourd’hui.

Nikola Tesla dans son laboratoire de East Houston Street à New York

L’être humain, un ensemble de particules en mouvement

« De toute la diversité infinie des phénomènes que la nature présente à nos sens, il n’y en a pas remplissant notre esprit avec un plus grand émerveillement que le mouvement incroyablement complexe, que dans sa totalité nous avons désigné comme vie humaine (…) dont la destinée est cachée dans les profondeurs insondables du futur », écrit Tesla.

Sur ces mystères il ajoute que « nous ne serons jamais en mesure de comprendre la vie humaine », mais il insiste sur un principe : « Nous connaissons avec certitude ce qu’est un mouvement, de quelque nature qu’il soit. L’existence d’un mouvement implique inévitablement un corps en mouvement et une force qui le contrôle. »

Ce mouvement est généré par une force « qui se manifeste en tout lieu et à travers toute chose » – afin de « produire une force d’opposition équivalente ».

La nature du mouvement décrit est de type rythmique et cyclique, citant les explications du chercheur Herbert Spencer selon lesquelles les phénomènes naturels fonctionnent de cette manière comme les marées, le mouvement du balancier et les oscillations du courant électrique.

Par rapport au cycle de l’homme, Tesla indique qu’il correspond à la « naissance, la croissance, la vieillesse et la mort d’un individu, d’une famille, de la race ou de la nation », ce qu’il a souvent répété.

Il met également en garde les hommes, « bien que nous soyons libres d’agir, nous nous tenons ensemble comme les étoiles dans le firmament, avec des liens inséparables ». Bien que de nombreux concepts astronomiques aient été consolidés plus tard, il était alors déjà clair que les étoiles sont concentrées en groupes (maintenant classées en amas et en galaxies) qui suivent le même mouvement.

Tesla mentionne également qu’aussi bien Bouddha que le Christ – chacun à leur façon – ont expliqué les principes de l’homme, mais que beaucoup de ses potentialités et capacités psychiques ne peuvent être, selon lui, vérifiés sans machine capable de les mesurer.

De l’analyse de l’être humain, Tesla anticipe qu’on « peut concevoir l’homme comme une masse entraînée par une force ».

Pour comprendre cela, il propose l’exemple d’un boulet de canon : « Un boulet de canon possède une certaine quantité d’énergie sous forme de chaleur, qui est mesurable. Imaginons que le boulet se compose d’un nombre incalculable de particules minuscules, appelées atomes ou molécules, vibrant ou tournant les unes autour des autres. On détermine alors la masse, la vitesse et le niveau d’énergie de chacun de ces systèmes miniatures et en les ajoutant tous ensemble nous avons une idée de l’énergie thermique totale contenue dans le boulet, qui semble seulement être au repos. »

Les forces qui bloquent le mouvement humain

Tesla a analysé les forces qui ont empêché le progrès humain – des forces de friction et des forces négatives – et a transféré sa connaissance dans les machines, considérant que tout dans l’Univers fonctionne sur les mêmes principes.

Parmi les forces de friction qu’il donne en exemple se trouve « l’ignorance », qu’il définit comme dépourvue de direction et impossible à rediriger. Sur les forces négatives il souligne le « fanatisme », la « tendance à l’auto-destruction » et la « guerre organisée » étant toutes des forces mal dirigées, qui sont à remédier. Il faut les éclairer et « transformer les vices en vertus », explique Tesla.

Sur la « guerre organisée » comme « force négative », il reste critique : « toute l’énergie humaine, tous les efforts dépensés inutilement dans la production d’armes et d’instruments de destruction, la perte de vie humaine et la promotion d’un esprit barbare ; nous sommes horrifiés par la perte inestimable pour l’humanité en raison de l’existence de ces conditions déplorables. Que pouvons-nous faire pour mieux lutter contre ce grand mal ? »

Il considère à son tour la guerre comme une force négative, ne pouvant pas aller dans une direction positive sans passer par des étapes intermédiaires. Pour l’expliquer il donne l’exemple d’une roue en rotation dans un sens. Pour inverser la rotation il faudrait « la faire tourner plus lentement, l’arrêter et l’accélérer de nouveau dans le sens contraire ».

Sur le mouvement naturel des hommes et de leurs machines, Tesla conclut que de façon à avancer il faudrait « tourner toute la force négative dans la bonne direction et réduire la force de friction ».

L’origine externe de la force

« Il y a longtemps », rapporte Tesla, « lorsque j’étais enfant j’ai été touché d’une affliction particulière, semblant avoir été causée par une forte excitabilité de la rétine. Il s’agissait de l’apparition d’images qui par leur persistance, rendaient la vision d’objets réels plus sombres et interférait avec ma pensée. Lorsque je disais un mot, l’image de l’objet que j’avais mentionné apparaissait vivement devant mes yeux et il était souvent impossible pour moi de dire si l’objet que j’avais vu était réel ou non. »

Cela – comme le décrit le génie – lui a causé « un grand inconfort et de l’anxiété », et il a tenté pendant une grande partie de sa vie de se libérer des images qui apparaissaient devant lui.

Malgré ses efforts il n’y a pas réussi avant l’âge de 12 ans, mais sa vision particulière spéciale est revenue. « Pour la première fois et par un effort de volonté, j’ai réussi à bannir une image qui s’était présentée. Mon bonheur ne serait jamais aussi complet qu’alors, mais malheureusement (comme je le pensais à ce moment) le vieux problème est revenu et avec lui mon anxiété. »

Tesla a alors décidé de faire des observations plus analytiques de ce qui lui arrivait : « J’observais que quelle que soit l’image de l’objet qui apparaissait devant mes yeux, j’avais vu quelque chose qui me le rappelait. Dans les premiers cas je pensais que c’était purement accidentel, mais j’en suis bientôt venu à comprendre que ce n’était pas le cas. Une impression visuelle consciente ou inconsciente que je recevais était toujours précédée de l’apparition de l’image. »

« Au fil des années d’action continue, presque inconsciemment, j’ai acquis la capacité de localiser l’impression visuelle en commençant à penser », rapporte le génie, « et dans certains cas je n’ai pas été en mesure de le faire ».

Tesla poursuit : « À ma grande satisfaction, je suis un automate doué d’une capacité de mouvement, répondant simplement aux stimuli externes qui touchent mes sens et je pense, agis et me déplace en conséquence. »

Cette prémisse a permis à l’inventeur de développer l’idée du « premier automate pratique », avec la différence que l’être a la capacité de penser aux forces qui le stimule. Une machine doit au lieu de cela obéir.

« Avec ces expériences il était naturel que depuis longtemps j’avais conçu l’idée de construire un ‘automate’ contrôlé à distance et sans fil », indique Tesla.

Sur le navire contrôlé à distance de son expérience, il souligne que ce dernier ne contient aucun équipage et qu’il a sa propre motrice et propulsion. De nombreux autres accessoires sont contrôlés par la transmission à distance, sans fil, les impulsions électriques d’un circuit étant transmises au bateau répondant à ces impulsions.

« Ce principe s’applique évidemment à tout type de machine se déplaçant sur la terre, dans l’eau ou dans l’air. »

Modèle utilisé (G) et illustration de Tesla faisant une démonstration du bateau contrôlé à distance en 1898 (D)

Tesla écarte la lumière et utilise le son

Pour le premier automate – un bateau – Tesla décrit une batterie située à l’intérieur de la force fournissant la force motrice.

En comparaison avec le corps humain il souligne que l’hélice représente les organes moteurs. Le gouvernail, au lieu des organes directeurs, est également contrôlé avec un autre moteur, alimenté par la batterie.

En ce qui concerne l’organe sensible, Tesla explique que sa première pensée était d’utiliser un dispositif sensible aux rayons lumineux comme une cellule au sélénium, pour représenter l’œil humain. Cependant par une étude plus poussée, il a découvert qu’« en raison des difficultés expérimentales et d’autres types, le contrôle de l’automate n’était pas satisfaisant car il pouvait être influencé par la lumière, la chaleur rayonnante, les radiations hertziennes ou les rayons en général – l’espace en d’autres termes ».

L’une des raisons en est « qu’aucun obstacle se produisant entre l’opérateur et l’automate à distance ne doit être hors de contrôle ».

Une raison pour ne pas utiliser la lumière est que le dispositif devrait être dans une position définie par rapport à l’appareil de contrôle à distance, et il serait nécessaire d’imposer de grandes limitations à ce contrôle.

Une autre raison est « qu’en utilisant les rayons il serait difficile, si ce n’est impossible, de donner à l’automate des caractéristique individuelles ou des caractéristiques le distinguant d’autre machines de ce type. Bien entendu un automate doit seulement répondre individuellement, comme une personne répond à son nom. »

Tesla a donc décidé que son dispositif sensible devrait correspondre à l’oreille et non à l’œil humain, car dans ce cas, ses actions pourraient être contrôlées indépendamment des obstacles intermédiaires et de leurs positions.

Au lieu de la lumière ou d’autres rayons, Tesla a préféré utiliser des « ondes ou perturbations se propageant dans toutes les directions à travers l’espace, comme le son, ou suivant une trajectoire de résistance moindre ».

L’usage militaire de ses inventions

Tesla a finalement compris que son invention du téléautomate pourrait être utilisée dans une guerre organisée, qu’il a défini comme une grande force négative pour l’humanité. Il y aurait ainsi des dispositifs chargés d’armes destructrices lancées à distance, comme le sont aujourd’hui les missiles.

« Il n’y a pratiquement pas de restriction à la quantité d’explosifs pouvant être transportée, ou jusqu’où on peut frapper et l’échec est presque impossible. Mais la force de ce nouveau principe ne repose pas dans son pouvoir de destruction. Son avènement introduit dans la guerre un élément n’ayant jamais existé auparavant, celui d’une machine de combat sans homme comme moyen d’attaque et de défense. Un développement continu dans cette direction pourrait finalement faire de la guerre une simple compétition de machines sans homme et sans perte de vie », écrit Tesla.

« Mes idées sur le sujet ont été présentées avec une conviction profonde, mais un esprit humble. L’établissement de relations pacifiques permanentes entre les nations réduirait plus efficacement la force retenant la masse humaine et serait la meilleure solution à ce grand problème humain. Mais ce rêve de paix universelle sera-t-il accompli ? Espérons qu’il le saura », conclut Tesla.

Version espagnole

 
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