Des eaux usées de forage pétrolier pour irriguer « le saladier de l’Amérique »

Plus de la moitié des légumes, des fruits et des noix produits aux États-Unis sont cultivés dans la Vallée centrale de la Californie, souvent appelée « le saladier de l’Amérique ». Cette vallée est aussi un champ pétrolifère, mélange étrange et inquiétant pour plusieurs.

Les eaux usées de la production de pétrole sont utilisées pour irriguer la récolte à travers environ 95 000 acres dans la vallée. C’est peu comparativement aux 9,6 millions d’acres de terres agricoles que la Californie irrigue chaque année mais, dans cet état affligé par les sécheresses, cette pratique pourrait prendre de l’ampleur. Certains saluent cela comme une façon novatrice de recycler les quantités énormes d’eaux usées de l’industrie pétrolière, tandis que d’autres ont dénoncé la pratique, affirmant que les effets sur la santé humaine n’ont pas encore été étudiés de façon assez approfondie.

Ce qui signifie que des dizaines de produits chimiques dont les effets sont inconnus sur la santé humaine n’ont pas été testés dans l’eau ni dans une récolte arrosée avec cette eau.

Parmi les 173 produits chimiques utilisés dans les gisements de pétrole et de gaz qui fournissent l’eau pour l’agriculture, il y a jusqu’à 66 produits qui ne sont pas divulgués par les compagnies pétrolières qui les classent comme « des secrets industriels », selon un rapport publié en septembre par l’institut de recherches PSE for Healthy Energy.

Ce qui signifie que des dizaines de produits chimiques dont les effets sont inconnus sur la santé humaine n’ont pas été testés dans l’eau ni dans une récolte arrosée avec cette eau. Même certains des produits chimiques qui ont été divulgués n’ont pas de données toxicologiques suffisantes permettant de déterminer les niveaux sécuritaires pour la consommation humaine, selon le rapport.

Un des auteurs du rapport, le Dr William Stringfellow du Laboratoire national Lawrence Berkeley, fait aussi partie d’un comité d’experts convoqué par la Central Valley Regional Water Quality Control Board pour évaluer la sécurité de cette pratique.

Un gisement de pétrole avec un grand nombre de chevalets de pompage opérant dans la Vallée centrale de la Californie le 24 juin 2015. (Mark Ralston/AFP/Getty Images)

Lors de la plus récente réunion de ce comité, en octobre dernier, les membres du conseil voyaient d’un assez bon œil l’utilisation de ces eaux, indiquant que les études faites par la société de toxicologie Enviro-Tox (y compris celle qui a été publiée au début du mois) ont démontré que seulement neuf produits chimiques ont été absorbés dans les récoltes et ce, à de bas niveaux.

Le Dr Stringfellow a dit lui-même à la réunion que ces études étaient encourageantes. Cependant, il a identifié 46 produits chimiques qui pourraient être préoccupants et qui devraient être analysés de nouveau.

Lors de la réunion, le Dr Karl Longley, président du conseil, a indiqué être moins enthousiaste au sujet de cette pratique que certains de ses collègues : « Ce que nous avons vu jusqu’ici indique qu’il y a des choses à surveiller, même si nous n’avons pas de problèmes majeurs. Ceci n’est certainement pas une conclusion finale. Il y a beaucoup de produits chimiques que nous devons identifier et nous ne savons pas où ils se positionneront dans ce système. »

Dale Harvey, un ingénieur-superviseur pour le comité, a écrit à Epoch Times par courrier électronique que le conseil juridique du comité tente de trouver la meilleure façon d’obtenir des informations des compagnies pétrolières quant aux produits chimiques secrets. Chevron est l’une des compagnies les plus importantes fournissant les eaux usées.

« Nous demandons un moratoire sur la pratique jusqu’à ce qu’il soit démontré qu’elle est sûre », a déclaré le Dr John Fleming, un scientifique du Center for Biological Diversity qui fait partie d’une coalition qui a recueilli 350 000 signatures contre la pratique, en août 2016.

« Malheureusement, le comité de l’eau se contente de poursuivre ses activités normales jusqu’à ce qu’il soit prouvé que c’est dangereux, ce qui est irresponsable quand il s’agit de santé publique et de notre approvisionnement en nourriture », a déploré le Dr Fleming.

Quoique cette pratique soit en vigueur depuis des décennies, des voix contraires se sont exprimées avec insistance ces derniers mois, particulièrement par crainte que cela prenne de l’ampleur et devienne une solution en cas de sécheresse.

Le cas échéant, c’est difficile de définir les effets de cette pratique chez les Américains, a poursuivi John Fleming, puisqu’ils sont exposés tous les jours à des produits chimiques venant de sources variées. De plus, beaucoup de produits chimiques de l’industrie pétrolière sont aussi utilisés dans d’autres industries. Toutefois, une nouvelle étude sur l’utilisation de ces eaux usées pourrait aider à déterminer la cause de quelques problèmes de santé.

Chaque baril de pétrole s’accompagne d’environ 17 barils de ces eaux usées. 

– Don Drysdale, porte-parole du ministère de la Conservation de la Californie

Le Dr Fleming a indiqué que partout où le pétrole et l’agriculture partagent la même terre, il pourrait y avoir ce même problème ; la manière dont la Californie va le gérer pourrait créer un précédent dans les régions semblables, comme le Texas.

Il a dit que les partisans de cette pratique sont prompts à souligner que les eaux usées ne viennent pas de la fracturation hydraulique (fracking), depuis qu’on a faussement propagé que l’eau de fracturation hydraulique est utilisée pour irriguer la récolte. « Mais les produits chimiques que vous trouvez dans l’extraction pétrolière classique sont tout aussi toxiques », a-t-il dit.

Mais d’où vient cette eau ?

Quand le pétrole sort de la terre, l’eau qui s’y trouve naturellement souterraine sort aussi. Chaque baril de pétrole s’accompagne d’environ 17 barils de ces eaux usées, précise par courriel Don Drysdale, porte-parole du ministère de la Conservation de la Californie.

Cette eau peut contenir des composés contenus naturellement dans le sous-sol profond, qui peuvent être nuisibles lorsqu’ils sont amenés à la surface, ainsi que de nombreux produits chimiques utilisés dans la production pétrolière ; beaucoup de ces produits chimiques sont utilisés pour traiter et nettoyer les puits, a expliqué John Fleming.

Parmi ceux-ci, on compte le naphtalène, l’éthylène glycol et l’éthylbenzène ; ils sont reconnus comme des agents potentiellement cancérigènes.

Bien que l’eau soit filtrée et mélangée avec l’eau douce et qu’elle passe par plusieurs séries d’analyses, le Dr Fleming précise que ces analyses ne nous offrent pas une protection parfaite parce qu’elles ne peuvent pas détecter tous les produits chimiques potentiellement nuisibles.

Le comté de Monterey vote pour limiter l’industrie

Au scrutin du 8 novembre, les Californiens du comté de Monterey ont voté la Mesure Z, qui, entre autres restrictions de l’industrie pétrolière et gazière dans la région, impose des restrictions majeures sur le traitement des eaux usées pétrolières.

Il ne sera plus permis à l’industrie d’éliminer les eaux usées en les injectant profondément dans le sol ou en les déposant dans des bassins d’élimination.

L’acteur Leonardo DiCaprio milite pour la Mesure Z, qui impose des restrictions majeures sur le traitement des eaux usées pétrolières. (Andrew Burton/Getty Images)

Les partisans de la Mesure Z, des célébrités, dont Leonardo DiCaprio, craignent que l’eau souterraine utilisée comme eau potable et pour l’agriculture puisse être polluée par ces pratiques d’élimination. Le comté de Monterey, à lui seul, fournit aux États-Unis environ 60 % de la laitue, 60 % du céleri et 50 % du brocoli ainsi que d’autres fruits et légumes.

Damon Nagami, un avocat travaillant au Conseil de défense des ressources naturelles, a soutenu l’interdiction. Il craint que l’industrie pétrolière utilise de plus en plus ces eaux usées pour irriguer les champs.

« Il n’y a pas vraiment de bons procédés pour éliminer les eaux usées toxiques », a-t-il dit. « L’industrie va devoir trouver une façon de faire sous ce nouveau régime. »

Les adversaires de la Mesure Z disent que les eaux usées sont filtrées et saines. Norm Groot, le directeur général du Bureau agricole de Monterey, a commenté ces propos par courrier électronique : « L’eau [de la production de pétrole] qui percole dans la nappe phréatique est en réalité plus propre que l’eau naturelle qui s’y trouve déjà. Avec les préoccupations accrues au sujet de notre approvisionnement en eau pendant les sécheresses, n’importe quelle eau qui peut s’ajouter à notre nappe phréatique est un apport bienvenu pour nos ressources chaque année. »

Robert Jackson et Mary Kang, des scientifiques de Stanford, ont cependant exprimé leurs préoccupations sur l’insuffisance de suivis des nappes d’eau souterraine. « Personne ne vérifie régulièrement la qualité de l’eau et si elle change », a souligné Mary Kang en juin dernier dans un communiqué de presse de Stanford annonçant leur étude sur la qualité des eaux souterraines en Californie.

M. Jackson et Mme Kang ont précisé que près de 30 % du territoire où se trouvent les ressources d’eau souterraine dans la principale région agricole de la Californie a été l’objet d’activités de forage reliées au pétrole et au gaz.

Version originale : Oil Drilling Wastewater Used to Irrigate ‘America’s Salad Bowl’

 

 

 

 
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