Paul-Antoine Martin : « Les hauts fonctionnaires ne portent jamais une quelconque responsabilité des désastres industriels dont ils sont la cause »

Par Julian Herrero
12 janvier 2024 14:18 Mis à jour: 12 janvier 2024 14:18

ENTRETIEN – Paul-Antoine Martin est ingénieur de formation et a occupé différentes fonctions dans le secteur privé international avant de rejoindre un établissement public français en tant que cadre dirigeant. Il a fréquenté pendant des années des hauts fonctionnaires issus des grands corps d’État.

En 2023, Il publie un ouvrage : « Le Clan des Seigneurs : Immersion dans la caste d’État ». Pour lui, les hauts fonctionnaires agissent comme des mafieux, ils se protègent entre eux.

Paul-Antoine Martin revient également sur le sentiment d’impunité qui caractérise, selon lui, cette élite.

EPOCH TIMES – Dans ce livre, vous dénoncez les attitudes, les comportements et l’état d’esprit qui règne au sein de la haute fonction publique française. Le titre, faisant référence au film d’Henri Verneuil, « Le Clan des Siciliens », annonce la couleur. Cet ouvrage est-il le résultat de plusieurs années de fréquentation de cette « caste » ou y a-t-il eu dans votre carrière un événement précis où vous vous êtes dit qu’il était temps de dénoncer ce qu’il se passe ? Pourquoi comparez-vous la haute fonction publique à des gangsters ?

PAUL-ANTOINE MARTIN – J’ai travaillé dans deux grandes multinationales pendant une quinzaine d’années, et puis, par le hasard de la vie, je suis rentré dans un grand port maritime. Les grands ports maritimes (les 7 plus grands ports français) sont des établissements publics, c’est-à-dire capitalisés à 100 % par l’État. Cependant, avec un statut de Société Anonyme, ils sont dans leur fonctionnement assez comparables aux entreprises privées. Leurs agents sont rarement fonctionnaires. Je ne l’étais pas non plus, pour ma part, je n’étais pas fonctionnaire.

Pour répondre à votre question, lors de la nomination d’un nouveau directeur général dans le port où je travaillais, nous étions plusieurs à observer certains comportements dysfonctionnels. Nous nous sommes dit qu’il serait bon de témoigner. C’est alors que j’ai commencé à prendre des notes et à rédiger au fil du temps.

On observe depuis de nombreuses années que les hauts fonctionnaires du Corps des ponts ont opéré une main-mise sur ce secteur crucial pour l’économie française. De la même façon, le Corps des ponts s’est accaparé la gestion des transports en plaçant ses membres dans tous les postes importants de l’administration centrale, mais aussi dans le cabinet du ministre des Transports, au poste de Première ministre et à celui de conseiller transports du président de la République. Quand on connait la relation complaisante, voire fraternelle, qui existe entre les membres d’un « grand » corps d’État, on peut très légitimement émettre des doutes quant à une gestion parfaitement loyale à l’État.

Mon livre prend l’exemple des ports pour montrer, presque chirurgicalement, la mécanique de l’irresponsabilité au sein de la haute fonction publique. Et le constat serait le même dans tous les secteurs qu’elle « gère ». Ainsi, malgré des dizaines de milliards d’investissement, les ports français n’ont connu aucune progression ces 40 dernières années, alors que dans le même temps le commerce maritime mondial a progressé de 230 % ! Cet écart est abyssal, unique en Europe, et extrêmement pénalisant pour la France qui a été privé de la création de centaines de milliers d’emplois ainsi que de retombées économiques majeures. Malgré ce constat terrible, aucune remise en question de la part du corps des Ponts, aucun bilan n’est tiré (on a même le culot de se féliciter …), et bien sûr personne ne porte aucune responsabilité de ce désastre. Alors rien ne change, les grands ports français sont réduits à être des « circuits à carrières » pour hauts fonctionnaires, et l’écart avec nos voisins européens continue de se creuser de façon effrayante. C’est donc très grave et cela montre comment l’impunité permet une totale déconnexion avec l’économie réelle dans leur intérêt particulier et corporatiste.

Concernant le titre de mon livre, c’est effectivement une référence presque directe au « Clan des Siciliens ». Les membres des « grands » Corps d’État font allégeance totale au Corps dont ils sont membres. Elle est prioritaire à la fidélité qu’ils doivent à l’État. En contrepartie, le Corps les protège de toute responsabilité et gère avantageusement leur carrière en profitant de ce qu’offre l’État pour accroître la puissance globale du Corps. Un mode de fonctionnement effectivement assez semblable aux groupes mafieux avec des hauts fonctionnaires qui évoluent dans une impunité totale, alors que pendant ce temps, les grands services publics s’effondrent ou disparaissent, des désastres industriels majeurs se sont produits et continuent de se produire parmi des entreprises du CAC40 gérés par des membres de grands Corps d’État.

Vous mettez en scène des personnages et des situations inspirés de faits réels, notamment celui de Coulanges. Ce qu’il y a d’intéressant chez ce personnage, c’est qu’il a un regard critique sur cette élite et le Corps des ponts. Par exemple, au moment où une jeune femme prend la parole lors d’une réunion et « échauffe le regard des hauts fonctionnaires », vous écrivez : « Coulanges sentait le malaise l’envahir. C’était un mélange de dégoût et de honte. La honte d’être mêlé à un groupe qui profitait du statut de ses membres pour s’autoriser un tel comportement ». Qui est réellement le personnage de Coulanges ?

Il est un observateur et ne fait pas partie de cette « élite ». Il n’est pas fonctionnaire. C’est un homme qui se fait une haute idée de cette « élite ». Il est impressionné à l’idée de la côtoyer pendant les quelques mois où il va occuper temporairement la fonction de directeur général par intérim. Il se retrouve mêlé à ce groupe, sans avoir le même statut que ces personnes, toutes issues du « grand » corps d’État.

Il comprend alors ce qu’est un fonctionnement en caste, fait d’entre soi, de certitude de supériorité, de rejet, d’arrogance et de mépris à l’égard de tout ce qui n’appartient pas à la caste. La prise de conscience est violente. Il comprend que ces individus vivent dans une impunité complète.

Dans « Le Clan des Seigneurs », on retrouve une critique à l’égard des hauts fonctionnaires, du manque de courage dans la prise de décision. En parlant du personnage de Touzel (commissaire du gouvernement), vous dites qu’il « assurait sa fonction de représentant du gouvernement auprès de Coulanges, tout en veillant à ne jamais être associé à une quelconque décision qui puisse engager sa responsabilité, si minime soit-elle ». Comment expliquez-vous cette peur de ces gens de prendre une décision ?

C’est en effet un grand paradoxe ! Ces personnes ont un statut qui leur offre beaucoup de privilèges, notamment l’emploi garanti, la garantie d’ une carrière brillante, la garantie d’un salaire en augmentation toute la vie, un départ en retraite plus tôt que tout salarié, l’irresponsabilité et l’impunité.

Par conséquent, on pourrait imaginer que ces privilèges si considérables, leur permettraient de prendre des risques. Mais pas du tout ! C’est l’inverse qui a lieu. Ce statut ne les conduit pas à se dépasser, à faire œuvre de curiosité ou d’audace, puisqu’ils n’en ont pas besoin pour évoluer. Pire, il ne faudrait pas, en prenant des risques, commettre des erreurs et progresser moins vite que ceux qui n’en prennent pas. Alors qu’ils occupent des positions à grandes responsabilités, ils vont avant tout chercher à ne pas sortir du conformisme.

Ce sont donc la médiocrité et la moyenne qui deviennent la norme. Mais, je tiens cependant à préciser que j’ai eu l’occasion de croiser des hauts fonctionnaires absolument remarquables, des grands serviteurs de l’État. Malheureusement, la plupart d’entre eux se sont sentis rapidement étouffés par le système et sont partis dans le privé. C’est donc une perte majeure pour l’administration française. Les meilleurs s’en vont ou sont tentés de partir.

Vous mentionnez des allers-retours qui se multiplient entre le monde politique et celui des hauts fonctionnaires. Certains journalistes et experts dénoncent depuis des années une technocratisation du monde politique. Deux mondes n’en formeraient plus qu’un. Qu’en pensez-vous ? Selon vous, la présidence d’Emmanuel Macron a-t-elle été marquée par une forte technocratisation du monde politique ?

Avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, des ministres étaient déjà issus de la haute fonction publique, mais il est vrai qu’avec l’actuel chef de l’État, le phénomène s’est accéléré. Par exemple, Élisabeth Borne est membre du Corps des ponts, technocrate pur jus, haute fonctionnaire toute sa vie. C’est avant tout une femme de la préfectorale. C’est important de le préciser puisqu’ils n’ont pas du tout le même état d’esprit que les politiques. De fait, ils n’entretiennent pas le même rapport avec la population que les élus.

Les élus ont un contact régulier avec les gens et se sentent représentants de la population. Un technocrate ne peut pas se sentir représentant de la population, il va faire avancer un agenda contre vents et marées. Et même si le peuple s’y oppose, il va continuer.

Le « nouveau monde » d’Emmanuel Macron a non seulement les mêmes défauts que l’ancien, mais les a accentués. Aujourd’hui, 80 % des ministres sont issus de la haute fonction publique. La plupart des membres des cabinets des ministres en sont également issus. D’ailleurs, dans le cursus du haut fonctionnaire qui veut faire carrière, il faut passer par un cabinet en étant très jeune. C’est un tremplin extraordinaire.

Aujourd’hui, ils se servent avant tout de l’État pour leur carrière, et les grands corps vont instrumentaliser l’État pour acquérir plus de puissance et développer la carrière de leurs membres. Le service de l’État passe après la carrière.

La semaine dernière, l’hebdomadaire Valeurs Actuelles a dédié sa Une à ce qu’il appelle « l’État nounou » et critique un État qui « nous prend par la main de la naissance à la retraite ». Le média qualifie également les membres du gouvernement de « baby-sitters ». Partagez-vous cette analyse ? Peut-on établir un lien entre ce que vous dénoncez dans votre livre, la médiocrité des hauts fonctionnaires, et une forme d’« infantilisation » des Français que certains pointent du doigt ?

Je vais plutôt le raccorder à ce que je qualifierais d’arrogance de la haute fonction publique. Les hauts fonctionnaires issus des « grands » Corps ont une très grande confiance en eux parce que très souvent convaincus de leur totale supériorité. Et l’impunité totale dont ils bénéficient les renforce dans cette attitude.

Dès lors, ils portent un regard méprisant sur la population. Le technocrate va chercher à circonvenir la population plutôt que la représenter. Il se situe hiérarchiquement par rapport à la population, et non en représentation. Il considère donc le peuple comme incapable de se gouverner, il faut complètement le piloter par le mensonge, la manipulation et l’infantilisation.

Les vœux d’Emmanuel Macron, le 31 décembre dernier ont fait couler beaucoup d’encre. Interrogé sur Cnews, l’enseignant et auteur du livre « Inclure », Dénis Cieslik, jugeait l’allocution « creuse » en citant certains propos du chef de l’État : « 2024, année de détermination » ; « Vous êtes au rendez-vous de la mobilisation ». Selon vous, ces formules et éléments de langage sont-ils un indicateur de l’appartenance à cette « caste » ? Emmanuel Macron en fait-il partie ?

Tout à fait. Il s’agit d’une novlangue qui s’est développée dans le monde politique. Comme il n’y a plus de parole vraie, la novlangue permet de faire illusion en n’exprimant rien au fond et de manipuler. C’est une technique de technocrate que j’ai régulièrement observée dans ma carrière.

Ce que je peux dire, c’est que la technocratie est devenue une experte en manipulation, en mensonge, et en faux semblants, parce qu’elle se retrouve finalement à gouverner sans avoir été élue, tout en mettant en place un agenda qui ne correspond pas aux désirs des populations. Il lui faut donc tromper les populations et les mettre devant le fait accompli.

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