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Souveraineté industrielle et technologique : l’Europe a-t-elle la bonne méthode ?

janvier 24, 2023 15:17, Last Updated: janvier 24, 2023 15:17
By PHILBERT CARBON

Pour commencer, arrêtons nous sur le mot « souveraineté » qui a bien besoin d’être défini. Le co-président de La Fabrique de l’industrie, Pierre-André de Chalendar, par ailleurs président du groupe Saint-Gobain, rappela que souveraineté ne veut pas dire indépendance ni autarcie. La souveraineté, comme l’indique une note du think tank, « consiste à ne pas dépendre de la bienveillance d’autrui pour satisfaire certains besoins et à pouvoir agir sans être soumis à la volonté d’un autre État ou d’une entreprise ».

Le mot est apparu récemment dans l’actualité, à la faveur de la pandémie de covid et de la guerre en Ukraine. C’est, en effet, lors de ces crises – qui ne sont pas terminées – que beaucoup de Français ont pris conscience que nous étions dangereusement dépendants de l’étranger pour un grand nombre de produits, du fait, notamment, de la désindustrialisation de notre pays.

Les politiques européennes contribuent à la perte de souveraineté

La représentante de la Commission européenne ce soir-là, Astrid Cousin, assura l’auditoire que la politique de l’institution consistait à construire un marché intérieur – qui a fêté bien discrètement son 30ème anniversaire le 1er janvier – « fort et résilient ». Mme Cousin détailla alors l’arsenal déployé pour ce faire par la DG Concurrence à laquelle elle est rattachée : révision des règles pour favoriser les transitions écologiques et numériques ; lutte contre les abus de position dominante ; contrôle des subventions des pays tiers, etc. Elle mit également en avant les milliards d’euros d’aides arrosant le continent : programme de financement de l’innovation ; chips act pour remédier aux pénuries de semi-conducteurs ; subventions en réponse à l’IRA (inflation reduction act) annoncé par Joe Biden ; etc.

C’est peu dire que Mme Cousin n’a pas vraiment convaincu la salle, ni les autres orateurs. Ceux-ci – de Marie-Claire Cailletaud de la CGT aux co-présidents de La Fabrique de l’industrie, Pierre-André de Chalendar et Louis Gallois – se sont évertués à rappeler combien la Commission européenne pouvait mettre des bâtons dans les roues des entreprises.

On peut citer, par exemple, une politique énergétique qui a découragé les investissements et qui aboutit à une explosion des prix et à une dépendance accrue de l’étranger. Ou la « taxonomie verte » qui exclut, on se demande bien pourquoi, l’hydrogène produite à partir du nucléaire. Et quand l’Union européenne réagit, c’est, comme l’ont souligné plusieurs intervenants, petitement et à retardement. Ainsi, souhaite-t-elle favoriser l’implantation de gigafactories de batteries électriques, mais elle oublie que les machines pour fabriquer ces batteries viennent toutes d’Asie et que celles qui nous arrivent ne sont pas de la dernière génération ! Pour longtemps encore dans ce domaine, quoi qu’on en dise, l’Europe restera à la remorque des leaders mondiaux. Comme elle l’est dans le voltaïque où 8 des 10 premiers fabricants mondiaux sont asiatiques. Et que dire dans le domaine du numérique, sinon, comme l’ancien commissaire général à l’investissement Louis Gallois, que l’Europe est « une colonie des Etats-Unis » ?

Et que dire de la politique anti-concentration qui, au nom d’une conception erronée de la concurrence, empêche la naissance de champions européens ? N’est-ce pas, par exemple, Bruxelles qui a interdit la fusion Alstom-Siemens ?

Les politiques françaises accroissent le problème

Il serait, cependant, abusif de mettre toutes les difficultés de l’industrie française sur le dos de l’Europe. Les politiques françaises ont également leur part de responsabilité. Comme l’indiquait un article de La Tribune il y a quelques mois, « La France [est le] seul pays à s’enfoncer dans un déficit commercial abyssal avec ses partenaires de l’UE ». Sur le plan mondial, nous avons connu, en 2021, le pire déficit commercial de notre histoire (109,7 milliards d’euros), alors que l’Allemagne a eu un solde positif de 178,4 Md€, les Pays-Bas de 66,1 Md€, l’Italie de 44,2 Md€, la Belgique de 29,6 Md€. Ici, ce n’est donc pas l’UE qui est un obstacle.

Autre exemple donné par Sarah Guillou de l’OFCE : la France a investi plus d’argent public que l’Allemagne et le Royaume-Uni dans l’intelligence artificielle ces dernières années, mais elle a déposé moins de brevets que ces pays. Ici non plus, ce n’est pas l’UE qui est à blâmer.

Il est indéniable qu’en étant championne de la pression fiscale et en renchérissant constamment sur la réglementation européenne, la France tue son industrie et plus largement ses entreprises et ses emplois. En creusant ses déficits et en alourdissant chaque jour la charge de sa dette, elle obère son avenir.

Quelles solutions ?

Pour sortir de cette impasse, les solutions sont multiples et l’IREF en a déjà proposé de nombreuses. Ce qui est certain, c’est qu’elles ne consistent pas à augmenter les investissements publics comme l’a réclamé Louis Gallois, énarque et ancien fonctionnaire comme son compère Pierre-André de Chalendar, tous deux éminents représentants de ce « capitalisme de connivence » qui est probablement une des causes de nos problèmes.

Nous sommes, en effet, persuadés que l’argent public (via la BPI par exemple) n’aboutit qu’à du mal investissement. Comme l’a précisé Olivier Coste, entrepreneur et ancien conseiller de Lionel Jospin à Matignon, l’investissement privé en R&D dans ce que l’on appelle la « tech » est cinq fois moindre en Europe (40 Md€ en 2020) qu’aux États-Unis (200 Md€). Et si les Etats-Unis mettent autant d’argent privé dans la « tech », c’est parce qu’ils ont des leaders mondiaux (les fameux Gafam, tant honnis chez nous) qui peuvent investir.

Si ces Gafam sont nés aux Etats-Unis, ce n’est pas un hasard. Comme a tenté de le faire comprendre Olivier Coste à un auditoire quelque peu sceptique, c’est notamment « parce que les entreprises y embauchent rapidement, quitte à devoir licencier rapidement ». En Europe, a-t-il ajouté, les entreprises n’osent pas embaucher sur des projets risqués, qui donc ne démarrent pas.

Il est vrai qu’aux Etats-Unis, « une réduction d’effectifs de centaines ou de milliers d’emplois peut être réalisée en quelques semaines. Le coût total pour l’entreprise se chiffre en semaines de salaires, autour de 20 000 $ par personne » pour des individus qualifiés de la « tech ». En France, une telle opération dans une grande entreprise peut durer un an et coûter 200 000 € par personne. En Allemagne, c’est pire, affirme Olivier Coste : 18 mois et 250 000 € par personne.

Or, les marchés de la « tech » évoluent très vite, à la hausse comme à la baisse. Les entreprises doivent par conséquent pouvoir adapter rapidement leurs effectifs. Elles peuvent le faire aux États-Unis – mais aussi en Inde ou en Chine –, pas en Europe où les coûts des restructurations sont, en plus, exorbitants. C’est ainsi qu’une décision d’investissement dans la « tech », par nature risquée (le taux de succès est de l’ordre de 20 %), devient déraisonnable en Europe, du fait des coûts de restructuration.

Par conséquent, l’Europe – et singulièrement la France – ne donnera jamais naissance à des champions de la « tech » tant que les délais et les coûts des restructurations seront aussi importants.

Entendre un ancien conseiller d’un Premier ministre socialiste affirmer qu’il faut s’attaquer au droit du travail, n’était pas le moins intéressant de cette soirée-débat.

Article écrit par Philibert Carbon, avec l’aimable autorisation de l’IREF.

L’IREF est un « think tank » libéral et européen fondé en 2002 par des membres de la société civile issus de milieux académiques et professionnels dans le but de développer la recherche indépendante sur des sujets économiques et fiscaux. L’institut est indépendant de tout parti ou organisation politique. Il refuse le financement public.

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