Un enseignant va plus loin pour s’occuper de ses élèves dans la Syrie déchirée par les combats

"S'il n'y a pas d'éducation, tous les jeunes deviendront des combattants", dit Abdulkafi Alhamdo

TEL AVIV, Israël – Il y a quelques années, Abdulkafi Alhamdo se tenait devant sa classe d’enfants de 9 à 10 ans à Alep, ville qui était attaquée par le régime Assad syrien à l’époque. C’était une salle de classe de fortune, soit le salon d’un appartement abandonné, et il y avait une ambiance de destruction dans l’air.

Peu après le début de la classe, on frappa à la porte et un de ses élèves, Amran, s’y présenta. Après qu’Abdulkafi lui a demandé pourquoi il était en retard, il dit d’une voix étouffée : « Mon père et ma sœur ont été tués hier dans l’attaque. Je suis venu te le dire. »

Après les manifestations qui ont éclaté en Syrie au printemps 2011, Abdulkafi aurait pu fuir le pays, comme beaucoup de ses amis et voisins l’ont fait. Mais il est resté pour le bien d’enfants comme Amran qui allaient avoir besoin d’autant de gentillesse et de stabilité que possible alors que les protestations se transformaient en rébellion armé à la suite d’une répression brutale par le gouvernement de Bachar al-Assad.

Abdulkafi Alhamdo et sa fille lors de leur évacuation d’Alep en décembre 2016. (Avec l’aimable autorisation d’Abdulkafi Alhamdo)

« Après sept années de guerre et de destruction, nous devons faire quelque chose de bien. Nous devons éduquer la prochaine génération. Croyez-moi, s’il n’y a pas d’éducation, tous les jeunes vont devenir des combattants, ils vont probablement rejoindre des organisations extrémistes… Les gens auront un avenir horrible. C’est pourquoi nous sommes restés ici. »

Au cours de ces sept années, de nombreuses régions du pays ont connu des combats et des frappes aériennes meurtrières, et les forces gouvernementales appuyées par l’Iran et la Russie ont fait des progrès graduels mais importants.

Ces derniers temps, Assad a menacé d’attaquer la ville rebelle d’Idlib, où Abdulkafi vit maintenant avec sa femme et ses deux enfants, enseignant la littérature anglaise dans une université. Le 24 novembre, huit personnes ont été tuées dans la province d’Idlib Sud après des frappes aériennes visant une école, a déclaré Abdulkafi Alhamdo sur sa page Facebook.

En raison du traumatisme et de l’agitation qui accompagnent le conflit, Abdulkafi Alhamdo a déclaré que lui et ses collègues enseignants se sont toujours efforcés de faire preuve de la plus grande compassion et de prendre soin des enfants. Epoch Times lui a demandé de nous en dire plus à ce sujet.

Enseigner dans un État de siège

Epoch Times : Comment améliorer le bien-être des enfants dans de telles circonstances ?

Abdulkafi Alhamdo : Quand Alep était en première ligne, nous, les enseignants, avons compris que nous devions être très prudents avec les enfants. Par exemple, lorsqu’un enfant se conduit mal en classe, vous ne pouvez pas lui dire : « Je veux parler à ton père », parce qu’il se peut que son père soit mort. Même une simple question comme « Pourquoi es-tu en retard ? » n’est pas bonne.

À Alep, j’enseignais l’anglais et les mathématiques, mais je pensais d’abord à leur âme. Je rentrais chez moi en me disant : « Que devrais-je faire avec cet enfant ? » Il y a toujours du temps pour enseigner, mais d’abord je devais m’occuper des gens, penser à la nourriture. J’avais l’habitude de leur raconter des blagues et de les aider à oublier les mauvaises choses, ce n’est qu’ensuite que je me mettais à enseigner. Nous avons essayé de construire un programme basé sur le développement du caractère plutôt que sur la connaissance. On leur demandait s’ils étaient heureux.

Les enfants ne ressentaient ni haine ni jalousie, ils s’aimaient. Chaque fois qu’il se passait quelque chose de mauvais, chaque fois que quelqu’un perdait son père ou sa mère, nous venions tous chez cet enfant pour lui présenter nos condoléances. Je disais à cet enfant qu’il deviendra aussi bon que sa mère, aussi bon que son père. Je lui disais qu’ils voudraient qu’il grandisse pour devenir bon à l’avenir. Nous essayions de rester avec l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse retourner en classe.

Epoch Times : Comment avez-vous protégé les enfants ?

M. Alhamdo : Quand nous avons lu que 41 enfants étaient morts dans un attentat meurtrier à Homs, nous avons décidé d’arrêter d’enseigner dans les écoles ordinaires. Nous avons décidé de former de petites écoles et nous avons enseigné dans des maisons privées, des appartements et des refuges. Dans chaque petite école, nous avions 100 élèves. Une école pouvait s’établir lorsqu’il y avait trois appartements à proximité l’un de l’autre. Quand les écoles de fortune n’étaient pas dans des zones de refuges, on enseignait au troisième étage. Les étages inférieurs sont plus dangereux. La plupart des écoles étaient comme ça.

Abdulkafi Alhamdo tient sa fille dans ses bras, avec la destruction d’Alep en arrière-plan. (Avec l’aimable autorisation d’Abdulkafi Alhamdo)

Epoch Times : Leur avez-vous parlé de la mort et des moments difficiles qu’ils traversent ?

M. Alhamdo : La plupart du temps, je leur ai dit que la vie est bien meilleure que la mort. Nous n’aimons pas la mort et chérissons la vie. Je ne voulais pas qu’ils pensent que la mort est la fin de notre situation. J’insistais : « Vivez votre journée, oubliez ce qui pourrait arriver demain. Vivez votre journée comme si vous alliez vivre éternellement. » Parfois, je me référais aux idées écrites dans leurs livres et je les comparais à leur vie d’une manière amusante. Quand j’enseigne, j’essaie toujours d’élever leur esprit et de les sortir de leur tristesse et de leurs soucis.

Epoch Times : Et les parents ? Voulaient-ils envoyer leurs enfants à l’école ?

M. Alhamdo : Les parents ne voulaient pas qu’ils partent. Une fois, sept de mes élèves et quatre collègues ont été tués alors que nous étions ensemble à l’école. Un pilote a dirigé [les bombes] directement sur notre école.

Imaginez ces enfants de 8, 9, 10 ans quittant leur famille et leur foyer pour aller à l’école.

C’est pourquoi j’appelle mes élèves des héros. Ce sont de nobles héros… Des bombes tombent sur eux et ils viennent toujours à l’école. Une fois, j’ai vu deux de mes élèves, un enfant de 6 ans et sa sœur de 11 ans, se rendre à l’école à pied et une bombe est soudainement tombée près d’eux. Heureusement, ils n’ont pas été blessés. Ils sont rentrés chez eux en courant pour trouver un abri. On pourrait s’attendre à ce qu’ils restent à la maison, mais trois minutes plus tard, ils m’ont appelé et m’ont dit : « On se rejoint à l’école. »

Une fois à Idlib, ils nous ont bombardés en plein examen. Chaque fois qu’une bombe devait tomber, je disais aux élèves de respirer profondément, de compter jusqu’à trois, et c’était fini. Nous, les professeurs, nous avons traité la situation comme si c’était une blague.

Epoch Times : En 2016, lorsque vous avez été évacué d’Alep vers Idlib, vous avez quitté vos élèves. Vous les voyez encore ?

M. Alhamdo : On s’est dit au revoir et chacun d’eux a suivi son propre chemin. Au moment de la séparation, je leur ai dit qu’ils sont l’avenir de notre pays, qu’ils pourront devenir eux-mêmes enseignants et prendre soin de leurs élèves. J’en ai vu quelques-uns ici. Ils ont 15 et 16 ans maintenant.

Epoch Times : Assad a menacé de lancer une offensive à Idlib. Si cela se produit, que ferez-vous ?

M. Alhamdo : Si le régime syrien attaque, je m’attends au pire scénario, à une catastrophe, voire à un génocide. Jusqu’à présent, j’avais l’habitude de regarder vers l’avenir. Si quelque chose d’aussi mauvais arrive, je perdrai mon avenir, mon passé, je perdrai tout. Je vais commencer à penser à la mort. Je ne serai pas le seul à penser ainsi. Le jour où cela arrivera, les gens s’y opposeront jusqu’à la mort. Nous n’accepterons jamais de vivre sous le régime syrien.

C’est la raison pour laquelle nous nous concentrons sur le moment présent. Même si j’avais l’occasion d’aller à l’université en sachant que la destruction commence demain, j’irai quand même. J’irai demain sans penser à après-demain. Si quelque chose de terrible arrive, ça arrivera contre notre volonté. Mais au moins nous saurons que nous avons essayé.

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