Investissements chinois dans les vignobles français : du rêve à la catastrophe

Par Nathalie Dieul
19 mai 2022 09:26 Mis à jour: 19 mai 2022 09:26

Dans la décennie allant de 2008 à 2018, environ 170 domaines viticoles français sont passés aux mains d’investisseurs chinois, principalement dans le Bordelais. Ces investissements étaient considérés comme une manne providentielle à l’époque, mais la réalité est toute autre aujourd’hui, avec des redressements judiciaires, des vignobles à l’abandon et des employés qui reçoivent leur salaire par intermittence – quand ils sont payés.

L’euphorie des premières années fait place à des situations bien plus sombre pour les producteurs viticoles français qui dépendent des investisseurs chinois propriétaires des domaines.

« Après avoir sabré le champagne et accueilli ces investissements comme une manne providentielle, nos producteurs commencent à se faire du mauvais sang », écrit le journaliste Sébastien Marti dans un éditorial de La Dépêche du Midi. « Car le miracle chinois commence à tourner au vinaigre : retards de paiement, actionnariat mal identifié, dirigeants aux abonnés absents, banqueroutes… »

« Plus aucun argent n’arrive »

Des exemples ? Au Château Tour Saint‑Pierre à Saint‑Émilion (Gironde), rebaptisé « Château Lapin d’or », les employés ne sont payés que sporadiquement depuis trois ans, le patron ayant disparu de la circulation.

Du côté du Château de Pic situé à Tourne en Gironde, les salariés ont fait appel au conseil des Prud’hommes qui s’est prononcé en leur faveur fin juin 2020, alors qu’ils étaient sans salaire et sans nouvelles du propriétaire chinois depuis le mois de février de la même année, selon le site L’Hebdo, le vin, la Chine de la rédactrice Laurence Lemaire, auteur du livre Le vin, le rouge, la Chine.

« Ma famille m’envoie de l’argent pour manger, j’ai recours au Secours populaire », raconte au journal local Le Républicain, Jérémy Manteau, tractoriste de ce domaine, énervé de cette situation.

Depuis février 2020, « plus aucun argent n’arrive », se désole Bernard Pitoux, maître de chai et chef de culture du Château de Pic. « Plus aucun fournisseur ne veut travailler avec nous à cause des impayés. On n’a pas pu faire la taille cette année, ce qui peut nous conduire à perdre l’appellation. » Il remarque qu’il ne peut plus acheter de gasoil. « Il n’y aura pas de récolte cette année, c’est une catastrophe. »

Selon Paul Fabre, directeur de l’Interprofession des vins du sud‑ouest (IVSO), ces « situations économiques difficiles » qui entraînent des redressements judiciaires, des ventes et des retards de paiement sont courantes pour ces domaines viticoles achetés par des investisseurs chinois.

Des achats et des difficultés liés aux politiques chinoises

Pendant une dizaine d’années, à partir de 2008, les investisseurs chinois ont acheté environ 170 domaines viticoles en France, plus particulièrement dans le Bordelais où 147 producteurs ont changé de drapeau, ce qui représente 3 % du domaine viticole, selon Le Monde, qui titre que « les nouveaux propriétaires sont tout sauf des amoureux du vin ».

Pendant cette période, les investissements à l’étranger étaient encouragés par le régime chinois. Un communiqué du Château Loudenne, situé à Saint‑Yzans‑de‑Médoc en Gironde, explique en décembre 2021 que « le groupe chinois Kweichow Moutai avait acheté la propriété médocaine iconique en 2013, dans le cadre de la politique d’expansion internationale alors promue par la Chine auprès de ses entreprises d’État ».

Dès décembre 2015, les employés, écœurés des retards de paiement et des conditions de travail ne respectant pas le droit français, multipliaient les actions. Le Château Loudenne a finalement été placé en redressement judiciaire fin 2021, puis racheté par une famille française en mars 2022. « Notre associé Kweichow Camus n’ayant pas pu avoir les autorisations nécessaires de l’administration chinoise pour poursuivre notre plan d’investissements comme prévu, cela n’avait plus de sens de continuer », explique Ciryl Camus, président de Camus holdings SA.

La crise du Covid‑19 – causé par le virus du PCC (Parti communiste chinois), n’est donc pas la seule responsable de la situation de ces domaines viticoles français passés sous pavillon chinois puisque les politiques du régime ont changé. « Les contraintes liées aux transactions à l’étranger pour les sociétés d’État chinoises ont rendu impossible la mise en place du plan d’investissement nécessaire », confirme Laurence Lemaire, commentant l’expérience du Château Loudenne.

La crise sanitaire a toutefois aggravé le manque de communication, déjà difficile, entre les investisseurs chinois et les équipes en place en France.

Allégeance au régime communiste pour faire des affaires

« Il y a une forme de durcissement de la ligne politique en Chine », explique à La Dépêche du Midi Boris Pétric, anthropologue et directeur de recherche au CNRS, mais aussi auteur du livre Château Pékin, la France, le vin, la Chine.

D’une part, il y a « des nouveaux riches hypercontrôlés qui doivent faire allégeance au régime communiste, en échange de quoi ils peuvent faire leurs affaires », explique‑t‑il. D’autre part, il y a aussi ceux qui ont « complètement disparu depuis un an et demi, deux ans. Comme pour la tenniswoman dont on a beaucoup parlé, on n’entend plus parler du patron d’Alibaba, qui a racheté le Château de Sours près de Bordeaux. Ni de la célèbre actrice chinoise Zhao Wei. »

Le spécialiste résume la situation : « le gouvernement chinois a fait pour le vin comme avec d’autres secteurs de l’économie. Son obsession, c’est d’ouvrir le marché dans un premier temps. Puis de copier, s’approprier le savoir‑faire. D’identifier dans le même temps le désir de marchandise du consommateur mature chinois. Enfin de fermer le marché aux étrangers. »

Pour beaucoup d’investisseurs chinois, être propriétaire d’un domaine viticole en France est surtout prestigieux, ce qui leur permet de « poser un drapeau et valoriser leur image de marque« , remarque aux Échos Thibaut Bazin de Caix, associé‑fondateur et associé de Wine Bankers & Co.

En ce qui concerne les viticulteurs français, Boris Pétric les avertit de diversifier leurs marchés pour ne pas suivre l’exemple des vins australiens qui étaient les premiers sur le marché chinois de 2012 à 2018. « Depuis les tensions dans le Pacifique et sur la grande entreprise chinoise qui devait faire la 5G en Australie, les viticulteurs australiens se sont vus imposer des taxes. Si bien qu’ils ne sont quasiment plus vendus aujourd’hui en Chine », rappelle‑t‑il.

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