McKinsey, « la Firme » qui vit de la faiblesse de l’administration française

Par La Rédaction
13 février 2022 05:50 Mis à jour: 30 mai 2022 06:53

Passés sur le gril de la commission d’enquête du Sénat, les consultants du cabinet Mc Kinsey ont décrit début février, avec des mots soigneusement choisis, le cadre dans lequel eux – et d’autres grands cabinets de conseil – ont pu installer leur fauteuil au cœur de l’appareil décisionnaire de l’État français.

Le ministre de la Santé Olivier Véran a lui-même annoncé le chiffre aux Sénateurs : ce sont près de 27 millions d’euros qu’ont perçu ces grands cabinets depuis mars 2020 pour aider le gouvernement à gérer la crise Covid-19.

La liste des factures est longue : plus de six cent mille euros payés pour la mise en place d’une « tour de contrôle stratégique » à Santé publique France, dont personne ne sait dire à quoi elle a servi. Un « agent de liaison » facturé 170 000 Euros pour permettre la communication entre le ministère de la Santé et Santé publique France – qui visiblement ne réussissent pas à communiquer sans le soutien de consultants. Cinq consultants à temps plein pour « gérer les stocks de vaccins » alors que c’est le rôle du ministère de la Santé, et facturés 50 000 euros par jour pendant des semaines.

C’est un prix moyen dans les tarifs de ces cabinets. Un consultant junior, généralement fraichement issu d’une grande école, est facturé 10 000 euros par jour, quand il en coûte normalement 15 fois moins. La valeur ajoutée de ces jeunes gens ? Ils mobilisent les tableurs Excel de la compagnie, ses trames powerpoint, et y rentrent studieusement les informations que leur transmettent les personnels publics mobilisés. Avec ceci, des consultants seniors mobilisés une fois par semaine pendant deux heures font un « point d’avancée » pour leurs clients.

Le responsable des clients publics en France, Thomas London, indique pendant son audition que son cabinet a essentiellement « travaillé à développer les compétences » des personnels de l’État. Ce que M. London révèle poliment avec cette phrase, c’est que l’État français, malgré son grand nombre de fonctionnaires, malgré des impôts parmi les plus lourds d’Europe, n’a pas en son sein les compétences suffisantes pour gérer autre chose que les affaires ordinaires. Le ministre de la Santé Olivier Véran, pendant son audition, coupe cependant aux accusations courantes de pantouflage : ses équipes ont, dit-il, travaillé d’arrache-pied pendant toute la durée de la crise. Sans être naïf sur les nombreux postes de complaisance permettant de mettre au chaud des hauts-fonctionnaires méritants ou influents, il n’y a effectivement aucune raison de ne pas croire que l’administration dans son ensemble travaille avec dévouement. Mais les auditions au Sénat révèlent qu’elle le fait avec si peu de bon sens opérationnel que des compétences extérieures sont nécessaires pour atteindre le minimum vital d’efficacité de l’action publique.

Dans une crise aussi grave que celle que nous venons de traverser, les quelques millions d’euros dont ont bénéficié les grands cabinets, au regard du coût en milliards d’euros du Covid-19, ne seraient pas choquants s’ils avaient permis l’efficience de l’action publique. C’est pourtant ce dont doutent les Parlementaires, qui notent que les missions lourdement facturées n’ont pas eu de réelle valeur ajoutée. Le début de gestion de la crise Covid, de l’accès aux masques à l’organisation de diagnostics précoces, a été calamiteuse alors que McKinsey était à la manœuvre.

Le groupe nie avoir « infiltré » le gouvernement français ou influer sur ses décisions. Et pourtant, beaucoup de jeunes diplômés issus de l’École Polytechnique, des Mines ou d’autres formations d’élite, font leurs armes pendant un ou deux ans chez McKinsey avant d’entrer dans une grande administration publique, en gardant le lien avec leurs anciens collègues. La contribution de cadres de McKinsey à la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 est aussi un fait établi, de même que l’agence de communication la plus proche du candidat Macron a immédiatement été rachetée par Publicis après l’élection de celui-ci… et travaille aujourd’hui pour le gouvernement.  Avoir soutenu le bon candidat lors d’une campagne rapporte ainsi des dizaines de millions d’euros.

Il y a plus grave que ces petits arrangements : qui offre ses conseils stratégiques au géant américain Pfizer ? McKinsey. Qui construit les stratégies d’accès au marché et de ventes de produits contre le Covid-19 des grandes entreprises pharmaceutiques ? McKinsey encore. Qui est le directeur de l’innovation de Pfizer ? Un ancien de Mc Kinsey. Sur cette base, comment convaincre que ce que les consultants du groupe ont proposé au gouvernement était la meilleure approche pour la santé des Français ? Au cœur du réacteur de la stratégie vaccinale française, chargés du déploiement de la campagne de vaccination, ces consultants étaient en même temps largement payés par l’industrie pharmaceutique pour faciliter la vente de leurs vaccins. La question n’est donc plus seulement celle de leurs grosses factures et de leur absence d’efficacité dans l’aide à l’action publique, mais celle du rôle qu’ils ont pu jouer pour pousser à une stratégie du « tout vaccinal ». Il n’est sans doute pas anecdotique que McKinsey soit régulièrement appelé « la Firme.»

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