Les origines et les objectifs de la guerre en Ukraine selon Conrad Black

Par Conrad Black
15 juin 2022 01:28 Mis à jour: 15 juin 2022 04:51

Il est temps de rappeler précisément les faits soutenant les objectifs de la guerre en Ukraine à l’origine.

L’enjeu sous‑jacent concerne la configuration finale des quatorze républiques qui ont fait sécession entraînant la dislocation de l’URSS en 1991. La Russie n’a jamais reconnu la légitimité de ces départs. Aussi, les gouvernements et les territoires concernés l’ont fait de manière assez soudaine, sans les formalités qu’exigeait la rupture des pays.

Alors que l’Union soviétique s’effondrait comme un château de cartes sans un seul coup de feu (mais après une guerre froide au cours de laquelle les menaces réciproques d’anéantissement nucléaire étaient courantes), les grandes puissances ont fait de nombreuses promesses, surtout la Russie et les États‑Unis.

Mais aucune n’a été tenue.

Lorsque le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, a réussi à réunifier l’Allemagne, le secrétaire d’État américain de l’époque, James Baker, lui a assuré que l’OTAN n’avancerait pas « d’un pouce » à l’est de l’Allemagne.

Le président américain qu’il servait, George H. W. Bush, a alors prononcé le fameux « discours du poulet à la Kiev ». (C’est au rédacteur des discours de Nixon, William Safire qu’on doit ce nom). En 1991, Bush père a donc prononcé ce discours devant le Parlement ukrainien, recommandant que l’Ukraine reste unie à la Russie. Ultérieurement, en 1994, toutes les grandes puissances, la Russie et les États‑Unis en premier, promettaient à l’Ukraine, la Biélorussie et au Kazakhstan le maintien et le respect de leurs frontières à condition de renoncer aux armes nucléaires héritées de l’Union soviétique.

Inutile de dire que toutes ces promesses solennelles ont été oubliées à peine formulées. Au cours des années suivantes, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie, la Bulgarie, la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie sont toutes devenues membres de l’OTAN.

Or, elles étaient des républiques constitutives de l’Union soviétique et avaient été intégrées à la Russie pendant plus de 200 ans avant la fin de la Première Guerre mondiale en 1918.

Le président George W. Bush a soutenu l’admission à terme de l’Ukraine et de la Géorgie au sein de l’OTAN en 2008. Or, cette adhésion a été reportée, la Russie ayant envahi deux provinces majoritairement russophones de Géorgie et s’étant immiscé profondément dans les affaires ukrainiennes. Cette ingérence russe a permis l’élection d’une marionnette du Kremlin en Ukraine, Viktor Yanukovich, en 2010. La contre‑ingérence occidentale a permis son éviction et son remplacement par Petro Poroshenko en 2014.

Il faut admettre que l’Ukraine n’a jamais montré la moindre aptitude à s’autogérer avec succès jusqu’à sa performance inspirante suite à l’invasion russe il y a trois mois. Le pays est un méli‑mélo ethnique de Russes, de Lituaniens, de Polonais et de Tatars, et environ un sixième de sa population de plus de 40 millions d’habitants est russophone.

Le fait que l’Occident incite régulièrement (mais de manière intermittente) l’Ukraine à rejoindre l’OTAN constitue l’explication la plus probable du déclenchement de l’actuelle guerre. Tout cela se heurte évidemment à l’ambition de Poutine, le dirigeant russe le plus déterminé depuis Brejnev, pour imposer l’autorité partielle de la Russie sur les anciennes républiques de l’URSS.

Poutine a pensé que le moment était venu pour lui d’agir et cela n’a rien de surprenant : le fiasco du retrait américain d’Afghanistan et l’incapacité totale des États‑Unis à énoncer une politique cohérente à l’égard de l’ancienne Union soviétique l’ont sans aucun doute convaincu. C’était une occasion unique de confédérer à nouveau toutes ces ethnies réunies malgré elles pendant plus de 250 ans par Pierre le Grand, Catherine la Grande, quelques tsars de moindre importance et Joseph Staline.

De nombreux lecteurs se souviennent probablement des affirmations ridicules du président George W. Bush ayant déclaré avoir regardé Poutine dans les yeux, et de l’importance prétendument rassurante que Poutine attache à sa croix.

En retenant les défenses antimissiles promises pour la Pologne et la République tchèque, Barack Obama a su apaiser le président russe (comme s’il était légitime de considérer ces armes défensives comme une provocation envers la Russie).

Le Pentagone a contribué à la confusion actuelle en utilisant l’immense budget qui lui a été accordé par Trump pour tout bâcler. Il n’est pas parvenu à suivre le rythme de la Russie et de la Chine en matière d’armes hypersoniques et n’a donc pas fourni les défenses antimissiles appropriées pour les porte‑avions américains de classe Nimitz, ni à certains niveaux de l’artillerie.

Cela peut expliquer pourquoi les États‑Unis et l’OTAN se sont globalement montrés intimidés par les menaces grotesques de Poutine de recourir aux armes nucléaires.

En raison de ces manœuvres, pourtant bien moins crédibles et inquiétantes que les pitreries de Khrouchtchev dans les années 1950, le président Joe Biden a conduit le Pentagone à rejeter la promesse faite publiquement par le secrétaire d’État Antony Blinken de faciliter le transfert d’avions de guerre polonais vers l’Ukraine, la qualifiant de propice à « l’escalade » du conflit. (L’invasion russe n’était‑elle pas déjà une escalade du conflit ?)

Le président Biden a également refusé de fournir des missiles antiaériens de haute altitude et tout dispositif offensif qui rendrait l’Ukraine capable d’atteindre l’intérieur de la Russie malgré l’assaut aérien incessant de la Russie contre la population civile ukrainienne.

À l’exception du gouvernement ukrainien, qui a brillamment joué son rôle, tant sur le plan militaire que des relations publiques, presque toutes les erreurs imaginables ont été commises par les deux parties au cours du conflit actuel. Il est inconcevable que Poutine et ses conseillers aient imaginé pouvoir, avec seulement 150.000 tireurs, envahir un pays de plus de 40 millions d’habitants défendu par une armée entraînée et une réserve d’un demi‑million d’hommes bien armés. L’Ukraine bénéficie d’un avantage considérable en termes d’effectifs, à moins que la Russie ne procède à une mobilisation générale, ce qui serait extrêmement impopulaire et coûteux pour un pays dont le PIB est inférieur à celui du Canada.

L’Ukraine a l’avantage de voir la majeure partie de son effort de guerre payé par les pays riches de l’OTAN. En ce sens, il y a du vrai dans l’affirmation du gouvernement russe, reprise par un certain nombre d’analystes américains conservateurs isolationnistes, selon laquelle la Russie est en guerre contre toute l’OTAN.

Mais l’affirmation de ces analystes américains selon laquelle l’Ukraine n’a aucune valeur stratégique pour l’Occident n’a rien de vrai.

L’Ukraine fait un effort de bonne foi pour faire fonctionner la démocratie et fait l’objet d’une attaque brutale, totalement illégale et non provoquée. Permettre à la Russie de réussir dans cette entreprise criminelle aurait pour conséquence de fournir la preuve convaincante que les États‑Unis sont dans un déclin inexorable et que la chasse à l’alliance occidentale en voie d’effondrement est ouverte.

Les lecteurs se souviendront douloureusement du défaitisme déconcertant de Biden et des chefs d’état‑major interarmées au début de la guerre d’Ukraine, au moment où on s’attendait à voir Kiev occupé en quelques jours lorsque Biden a proposé d’évacuer lâchement le président Volodymyr Zelensky et sa famille.

Comment oublier le jeu de mots arrogant de Biden à cette époque, faisant le lien entre « rouble » et « rubble » [décombres en anglais, ndt.], ou toutes ses sanctions qui dans la mesure ou 155 pays sur terre ont fait le choix de ne pas y adhérer présentent plus de failles que d’avantages.

Lorsque la résistance ukrainienne est devenue évidente, Biden a qualifié Poutine de fou, de malade et de « criminel de guerre » et a déclaré qu’un changement de régime était nécessaire, tout en reculant devant les menaces nucléaires puériles du président russe.

L’Occident n’expose pas ses objectifs de guerre, mais l’énorme aide internationale est en un sens un substitut au fait de donner des armes à l’Ukraine pour inciter les Russes à partir.

En réalité, l’Occident a la capacité de faire que l’Ukraine soit reconnue comme un État souverain, à condition que nous fournissions aux Russes une certaine reconnaissance de leur statut traditionnel dans ce pays – vraisemblablement l’autonomie sous suzeraineté russe des régions russophones du pays, mais avec une garantie à toute épreuve de la Russie et de l’OTAN pour la sécurité des frontières modifiées de l’Ukraine. Zelensky ne peut en attendre davantage.

La réalité géopolitique est que Poutine n’a pas à se contenter de moins. Il faudrait rafraîchir la mémoire des isolationnistes américains sur les réalités géopolitiques. Tous les hauts responsables du Pentagone devraient être limogés. Et l’OTAN et les États‑Unis devraient fournir les armes nécessaires pour mettre un terme négocié à la guerre. Tant que les Russes pourront tuer et terroriser la population civile ukrainienne en toute impunité, la guerre se poursuivra et cette tragédie sera, chaque jour, plus horrible.

Conrad Black a été, pendant 40 ans, un des financiers les plus importants du Canada ainsi que l’un des principaux éditeurs de journaux au monde. Ce magnat de la presse est l’auteur de plusieurs livres, dont les biographies des présidents américains Franklin D. Roosevelt et Richard Nixon. Son dernier ouvrage est intitulé « Donald J. Trump : A President Like No Other ». [Donald J. Trump : un président pas comme les autres, ndt.]

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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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