Bulgarie: quand le privé vampirise l’hôpital public

Si la misère du système de santé bulgare avait un visage, ce pourrait être celui de l’hôpital public de Lovech (nord-ouest), un établissement au bord de la faillite alors qu’a longtemps prospéré entre ses murs une clinique privée dans ce pays le plus pauvre de l’UE. « Nous avons faim! », a dû récemment scander pendant un mois le personnel de cet établissement avant d’obtenir enfin ses arriérés de salaire.  Si cet hôpital à vocation régionale n’a plus le sou, il n’en a pas moins fait la fortune de professionnels du secteur privé: pendant dix ans, une clinique spécialisée dans les soins intensifs en cardiologie a fonctionné au cœur même de l’établissement.

« Ils n’effectuaient que les opérations onéreuses remboursées par la caisse d’assurance-maladie. Mais les malades étaient préparés dans notre hôpital qui les prenait également en charge après l’opération. Le profit était pour eux et les dépenses pour nous« , affirme Neviana Borissova, infirmière de l’hôpital public. L’ouverture de cliniques privées au sein d’établissements publics est autorisée par la loi bulgare à condition que les domaines d’activité ne se recoupent pas, l’objectif étant d’offrir une palette complète de soins, sur tout le territoire. Mais ce dispositif a été dévoyé et constitue, selon le procureur général Sotir Tsatsarov, « l’un des principaux canaux de détournement de fonds de la santé publique ». Avec la complicité de certains responsables d’hôpitaux.

Des travailleurs médicaux manifestent devant l’hôpital public de Lovech, dans le nord-ouest de la Bulgarie, contre une clinique de chirurgie cardiaque privée installée depuis plus de dix ans dans cet organisme public, vidant les  ressources vitales du fonds de santé. Photo : DIMITAR DILKOFF / AFP / Getty Images

Siphonnées, les recettes de l’établissement de Lovech, une ville du centre du pays, sont en berne. « Quatre départements, dont la cardiologie, ont dû fermer », témoigne Sevda Koulinska, anesthésiste de la structure publique.  La structure privée, Cardiolife, a récemment déménagé dans des locaux indépendants. Ses responsables démentent toute malversation. « L’hôpital régional est victime de ses gestionnaires: le personnel est âgé et manque d’initiative. Nous les avons toujours payés pour leurs services », déclare à l’AFP la chef comptable de Cardiolife Iliana Kostova.

A Vratsa, dans le nord-ouest du pays, la direction de l’hôpital avait signé un accord avec une structure privée de cardiologie située à… 300 kilomètres de là. Cette entité n’a effectué aucun des actes prévus dans le contrat mais a empoché plusieurs millions d’euros de remboursements en présentant de fausses factures. Un audit a établi qu’« au moins 13 hôpitaux publics sont au bord de la faillite, alors que des structures privées y prospéraient », confirme à l’AFP Roumiana Arnaoudova, porte-parole du parquet.

Les cas de Lovech et Vratsa font l’objet d’enquêtes judiciaires. Le gouvernement de centre droit dirigé par Boïko Borissov vient d’annoncer une aide financière exceptionnelle pour assurer la survie de ces établissements. « Les cas de corruption ne suffisent pas pour expliquer pourquoi la santé publique dégringole et approche la catastrophe », réplique le directeur de l’hôpital régional de Choumen (nord-est) Atanas Atanassov.

Selon lui, le modèle d’autofinancement imposé aux hôpitaux est le principal responsable du déséquilibre, car certaines spécialités, comme les urgences, l’hématologie ou la pathoanatomie « ne peuvent pas être gagnantes », estime-t-il.  Les dépenses de santé publique en Bulgarie sont deux fois inférieures à la moyenne européenne. Et les patients bulgares assurés assument de leur poche 48% des coûts, soit le taux le plus élevé de l’Union européenne, où la moyenne se chiffre à 15%, selon un rapport de Bruxelles.

L’espérance de vie en Bulgarie n’en est pas moins la plus basse de l’UE après la Lituanie, à 74,7 ans, soit six ans de moins que la moyenne européenne. « Mon opération a mal tourné dans un hôpital renommé à Sofia. Le chirurgien m’a alors convoqué pour refaire l’opération dans un hôpital privé de banlieue où il avait un second emploi », témoigne Petar Kadriyski, un ingénieur. Mécontents de leur salaire – environ 500 euros pour un médecin, 350 euros pour une infirmière – le personnel soignant multiplie les mouvements de protestation.

« Un service de nuit est payé à peine plus qu’un ticket de transport en commun », s’indigne Liliana Petrova, sage-femme de Pleven (nord). Quelque 30.000 infirmières ont quitté depuis dix ans la Bulgarie, notamment pour l’Allemagne et la Grande-Bretagne où elles sont payées dix fois plus, selon leur syndicat. « Les médecins qui restent approchent de l’âge de la retraite, qui travaillera après? », s’inquiète un cancérologue de Sofia.

DC avec AFP

 

 

 

 

 
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