BEAUX-ARTS ET ARTISANAT

Le garde-temps – Naissance d’une montre

septembre 16, 2015 10:46, Last Updated: avril 1, 2021 22:45
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Il y a 4 ans, Michel Boulanger, professeur d’horlogerie à l’école de Paris, est redevenu élève, le temps d’une nouvelle aventure. Le défi ? Réaliser « à l’ancienne » un garde-temps à complications.

C’est au SIHH 2015, Salon International de la Haute Horlogerie, que le prototype a été présenté emboîté, fonctionnel et partiellement décoré. En 2016, la mission de créer une « Pièce École » sera accomplie.

Le défi

À la fin des années 60, l’arrivée de la montre électronique à quartz change le monde de l’horlogerie mécanique. Entre 1974 et les années 90, le métier de l’horlogerie se trouve en voie de disparition. Le nombre de professionnels passe de 90 000 à 40 000 et l’horlogerie traditionnelle ne figure plus parmi les métiers recherchés par la jeune génération.

Pire encore, un grand nombre de savoir-faire et de techniques ancestrales disparaissent et dans l’imaginaire collectif, le rôle de l’horloger se réduit à celui d’un commerçant qui change les piles des montres.

Dans ce contexte, Robert Greubel, passionné par la mécanique de précision, s’installe en Suisse à la fin des années 80 où il devient rapidement codirecteur et partenaire chez Renaud & Papi. En 1992, Stephen Forsey rejoint l’équipe de Robert Greubel et travaille sur les mouvements les plus compliqués. En 2001, les deux hommes fondent CompliTime et en 2004, Greubel Forsey voit le jour.

Cette même année, ils présentent leur première invention, le Double Tourbillon 30°. Depuis, la société lance chaque année un nouveau modèle toujours plus surprenant que les précédents.

La naissance d’un chef-d’œuvre horloger

En 2012, après plusieurs années de réflexion et de préparation, un nouveau projet est né, Le Garde Temps – Naissance d’une Montre, selon lequel un élève choisi devra produire seul, à la main et selon les méthodes anciennes, un garde-temps à complications. Il aura ensuite pour mission de transmettre les savoir-faire à la prochaine génération d’horlogers.

À la tête de ce projet, se sont réunies trois figures emblématiques du monde de l’horlogerie mécanique, Robert Greubel, Stephen Forsey et Philippe Dufour. Ils ont choisi pour ce défi Michel Boulanger, diplômé de l’école d’horlogerie d’Anet et enseignant à l’école d’horlogerie de Paris.

Le projet a été suivi et filmé dès ses premiers pas et les amateurs peuvent suivre les étapes sur le site web legardetemps-nm.org.

Ils partent pour une aventure mécanique mais aussi humaine à travers laquelle des amitiés se nouent.

Michel Boulanger a à sa disposition un grand nombre d’outils anciens mais il doit également en fabriquer d’autres. Une fois par mois, il se rend à La Chaux-de-Fonds pour apprendre auprès de grands experts de l’horlogerie de nouveaux gestes et enrichir sa compréhension des techniques mécaniques, de l’architecture ou de la décoration.

(GREUBEL FORSEY)

Rencontre avec Michel Boulanger

Comment a commencé votre passion pour les horloges ?

Il serait plus correct de parler de passion pour l’horlogerie en général, ce ne sont pas uniquement les horloges mais aussi les montres et tous types d’appareils mécaniques.

Mon père est horloger restaurateur d’appareils horaires et son atelier est dans la maison familiale.

Il était pour moi facile d’accéder à l’atelier parfois au grand dam de mon père. Ma passion pour la mécanique a commencé très jeune et les machines-outils à ma portée – fraiseuses, tours, rectifieuses… – n’ont fait que l’amplifier.

Mon père me donnait des mécanismes parfois en état, parfois pas. Je les démontais et les remontais, pas toujours de façon conventionnelle… avec parfois des résultats très mitigés !

A l’âge de 15 ans, un choix d’avenir devait se faire et, tout naturellement, je me suis dirigé vers l’horlogerie, un métier que je connaissais, surtout après avoir observé les gestes de mon père.

Comment avez-vous été choisi ?

L’horlogerie est un petit univers dans lequel tout le monde se connaît plus ou moins.

J’ai rencontré Robert Greubel dans les années 80 quand j’étais en études horlogères à l’école d’horlogerie d’Anet, à Dreux, en Eure-et-Loir. Robert était venu pour un stage de perfectionnement et avait déjà des projets plein la tête. Le week-end, Robert venait dans l’atelier de mon père pour réaliser un projet qui lui tenait à cœur.

Nos chemins se sont ensuite séparés mais jamais nous ne nous sommes éloignés. Robert est parti en Suisse, je suis resté en France tout en effectuant des allers-retours en Suisse pour des stages et une école de perfectionnement (WOSTEP). Nous étions toujours en contact et je suivais avec attention ce que Robert faisait.

Après quelques années dans l’atelier de mon père, j’ai souhaité devenir enseignant en horlogerie. J’enseigne l’horlogerie à l’école de Paris depuis septembre 1997 tout en gardant un pied dans l’atelier familial.

Robert Greubel m’a contacté durant l’été 2010 pour m’annoncer qu’il avait un projet en tête. L’idée principale du projet était la transmission des savoirs horlogers. Dans cette aventure, je ne serais pas seul mais accompagné, guidé par des maîtres tels que Robert Greubel et Stephen Forsey (fondateurs de Greubel Forsey), Philippe Dufour (horloger indépendant), Jean-François Erard (tourneur fraiseur conventionnel), Didier Cretin (horloger et concepteur) et Séverine Vitali (angleuse et décorations horlogères).

Lorsque, en tant qu’enseignant, on vous propose d’être formé par une équipe hors pair sur un projet de transmission des savoirs ancestraux horlogers, il est impossible de refuser. L’unique condition, qui était pour moi non négociable, était de reprendre ma place d’enseignant à l’issue de cette aventure.

Vous étiez enseignant et maintenant vous êtes redevenu élève, puis depuis septembre 2014 vous êtes à nouveau enseignant, comment vivez-vous ces retournements ?

C’est une expérience unique que d’être enseignant-élève-enseignant. Être élève est une situation difficile que j’ai redécouverte par le biais de cette aventure mais enseigner est aussi très complexe. Ce qui peut paraître facile pour un enseignant ne l’est pas nécessairement pour l’élève ; cet élément doit être gardé en mémoire à chaque instant de la formation.

Tout au long de l’aventure « Le Garde Temps – Naissance d’une Montre », j’ai rencontré les mêmes difficultés que mes élèves rencontrent, à des échelles différentes, mais des difficultés d’apprenant. En commençant le projet, j’avais conscience de mon niveau de compétence dans les différents domaines demandés. Pour évoluer dans ce projet, j’ai clairement affiché mes craintes et ma « non connaissance » de certains domaines auprès de mes « maîtres ». Cette attitude m’a permis de progresser et d’acquérir des savoir-faire spécifiques.

La démarche de l’aventure est double : d’un côté je reçois une connaissance qui ne doit pas rester ma propriété. De l’autre et dès que possible, je vais à mon tour transmettre les connaissances acquises aux élèves horlogers.

En conclusion, quand je suis en France, je suis professeur et quand je suis en Suisse, je suis élève et j’ai autant de plaisir à être l’un ou l’autre, car tous deux sont extrêmement enrichissants.

Quel a été le plus grand défi lors du processus de fabrication ?

Sans conteste le micron. Le micron est la millième partie d’un millimètre et cette petite partie est extrêmement difficile à maîtriser en fabrication.

Certaines pièces ont des tolérances de fabrication de ±2 microns, cela signifie que ma marge de manœuvre en usinage tournage est de 4 microns. En d’autres termes, sur un 1 mm, soit 1 000 microns, je n’ai une tolérance que de 4 microns. Si je dépasse cette tolérance, la pièce est à recommencer. Il m’aura fallu 1 année entière de travail d’usinage pour essayer de dompter le micron.

Avez-vous eu des moments de victoire ou de découragement ?

J’ai certainement eu des moments de découragement qui se sont effacés dès que l’objectif fixé était atteint. Heureusement, je ne suis pas seul et lors de difficultés importantes, je prends conseil auprès des maîtres qui épaulent le projet.

Comment avez-vous réussi à être dans les temps pour chaque étape ?

Par le travail et l’envie. Jean-François Erard et Philippe Dufour m’apportent une aide logistique. Les pièces les plus complexes sont réalisées par Jean-François, je m’attèle à une partie d’entre elles dès que la gestuelle et le savoir sont ancrés. La difficulté réside ici dans l’ajustement des éléments usinés par Jean-François Erard et par les miens. Une rigueur d’usinage est primordiale. En ce qui concerne Philippe Dufour, son aide est plus portée sur le mécanisme, l’échappement, le spiral et l’usinage purement horloger. L’usinage n’est possible que si la partie dessin a été correctement effectuée, les conseils et corrections de Didier Cretin ont également contribué au respect des délais.

Quelles ont été les réactions des amateurs et des professionnels ?

Les réactions ont été extrêmement positives et accompagnées de l’envie de voir cette montre prendre forme un peu plus à chaque SIHH.

Les plus belles réactions ont été celles constatées au SIHH 2015. Nous avons présenté le prototype emboîté et fonctionnel, partiellement décoré. Les visiteurs du SIHH ont eu cette occasion unique de prendre en main la montre et de la porter à leur poignet le temps de quelques secondes. Frisson garanti pour ces quelques privilégiés avec lesquels nous avons pu partager nos valeurs, la transmission des savoirs.

Au SIHH 2014, vous avez décidé de ne pas vous contenter de faire des démonstrations sur le stand mais de poursuivre les travaux d’atelier.

Le SIHH dure cinq jours que nous avons utilisés à la transmission des savoirs. Toute l’équipe du projet « Le Garde Temps – Naissance d’une Montre » était présente sur le stand. Il s’agissait là du moment fort d’une année de travail, qui en quelque sorte validait les compétences acquises au cours de l’année et nous permettait de les partager en direct.

Où en est ce projet aujourd’hui ?

Notre objectif pour le SIHH 2016 est de présenter la montre emboîtée, fonctionnelle et décorée selon les critères Greubel Forsey et Philippe Dufour.

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