Dossier spécial – L’Ukraine et l’ordre du monde

Par Mathieu Sirvins
10 mars 2022 16:02 Mis à jour: 25 mars 2022 23:35

Illustrant la « corrélation des forces » des stratèges soviétiques, Sergey Radchenko, professeur à l’Université Johns Hopkins, décrit en ces termes la pensée de Staline exprimée dans l’hiver 1945 : « Lorsque vous ne pouvez pas attaquer – vous devez vous défendre, lorsque vous accumulez suffisamment de puissance – vous devez attaquer… »

Poutine n’est pas Staline, mais il a appris certaines leçons de l’histoire et, sentant qu’il a repris suffisamment de force, il est bien décidé, avec son « allié » chinois, à bouleverser l’ordre du monde.

L’Ukraine et ses néonazis

Bataillon Azov, Voie droite, C14 font partie de ces mouvements d’extrême droite dont on a beaucoup parlé ces derniers jours suite aux propos de Vladimir Poutine qui a déclaré vouloir dénazifier l’Ukraine.

Des militants des partis ukrainiens d’extrême droite Svoboda (« Liberté »), Corps national et Secteur droit chantent l’hymne national lors d’une cérémonie marquant la signature du Manifeste national à Kiev, le 16 mars 2017. (SERGEI SUPINSKY/AFP via Getty Images)

En octobre 2019, alors que la guerre dans l’est de l’Ukraine semblait sans fin, le président Zelensky s’est rendu à Zolote, une ville située dans la « zone grise » du Donbass, où plus de 14 000 personnes ont été tuées depuis 2014 (10 000 combattants des deux côtés de la frontière, et environ 4000 civils, également des deux côtés de la frontière).

Élu sur un discours de désescalade dans le conflit, Zelensky voulait appliquer la formule Steinmeier, le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, qui appelait à des élections dans les régions russophones de Donetsk et Lougansk.

Confrontés aux combattants du bataillon Azov qui avaient lancé une campagne pour saboter l’initiative de paix appelée « Non à la capitulation », Zelensky s’est exprimé ainsi devant les caméras :

« Je suis le président de ce pays. J’ai 41 ans. Je ne suis pas un perdant. Je suis venu vers vous et je vous dis : baissez les armes. »

Suite à la diffusion de cette vidéo sur Internet, Zelensky est devenu la cible d’attaque et même de menace de mort de la part de ces groupes extrémistes.

Ces mouvements néonazis, antisémites, antirusses et anti-polonais se sont retrouvés en première ligne quand l’armée ukrainienne s’est effondrée en 2014 en formant des bataillons de volontaires, comme entre autres, les fameux bataillons Azov, ou Secteur droit. Par la suite, le bataillon Azov, étant un des régiments les mieux équipés, les plus disciplinés et les plus expérimentés, a attiré de nombreuses recrues.

Mais pas forcément pour son idéologie, davantage du fait que face à l’effondrement de l’armée, il représentait pour de nombreux patriotes ukrainiens, n’étant pas forcément au courant de ses crimes de guerre, un dernier rempart contre l’effondrement national et les séparatistes du Donbass soutenus par l’armée russe.

Des enfants vêtus d’un uniforme militaire de l’ère soviétique participent à un rassemblement de partisans de la République populaire autoproclamée de Donetsk, le 7 septembre 2017, au mémorial de Saur Mogyla, célébrant le 74e anniversaire de la libération du Donbass des envahisseurs fascistes allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, à Torez. ( ALEKSEY FILIPPOV/AFP via Getty Images)

USA Today a pu interviewer en 2015 des membres du bataillon :

« Alex a admis qu’il était nazi et a déclaré en riant que pas plus de la moitié de ses camarades étaient d’autres nazis.

« Il a déclaré qu’il soutenait un leadership fort pour l’Ukraine, comme l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, mais qu’il s’opposait au génocide des nazis contre les Juifs. »

« D’après lui, la propagande russe exploite autant qu’elle peut la présence de ces nazis dans la brigade de Marioupol, la ville portuaire de l’est de l’Ukraine pour la présenter comme une bande de criminels qui menacent la population tout en étant récupérés par le gouvernement national ukrainien.

« Andriy Diachenko, un porte-parole de la Brigade Azov, a déclaré que seulement 10 à 20 % des membres du groupe étaient des nazis.

« ‘Je sais qu’Alex est un nazi, mais c’est son idéologie personnelle. Cela n’a rien à voir avec l’idéologie officielle des Azov’, a déclaré Diachenko. »

Une pancarte indiquant « Sauvez le peuple du Donbass de Kiev, Poroshenko-Fasciste ! Sortez du Donbass ». (Rob Stothard/Getty Images)

Quoi qu’il en soit, des crimes de guerre ont bien été commis dans le Donbass, en particulier dans les premiers mois de la guerre. Comme le montre le documentaire de Anne-Laure Bonnel sur le Donbass, ou le documentaire de Arte Donbass, voyage aux pays des séparatistes.

Mais d’autres documentaires montrent également l’autre côté de la ligne de front, du côté ukrainien : des crimes de guerre y ont aussi été commis.

Une femme devant le Mur du Souvenir avec les photographies d’environ 4 500 soldats professionnels et volontaires morts en combattant pour l’Ukraine durant la guerre du Donbass. (Photo par Sean Gallup/Getty Images)

Des snipers qui terrorisent les populations civiles, il y en a eu des deux côtés, sans aucun doute.

Et sans aucun doute aussi, la propagande sévit des deux côtés.

Alors regardons le poids réel de l’extrême droite sur le plan politique.

Svoboda, fondé en 1991 sous le nom de Parti social-national d’Ukraine, a intégré le premier gouvernement post-révolutionnaire en 2014, mais aux élections anticipées qui suivirent, il a obtenu 1,16 % des voix.

Et en 2019, Svoboda, soutenu par l’Organisation des nationalistes ukrainiens, de Secteur droit, du Congrès des nationalistes ukrainiens et du C14 a obtenu 1,62 % des voix.

Mais il est intéressant de noter que c’est bien sous la présidence de Ianoukovytch, le candidat pro-Moscou, que Svoboda va obtenir son meilleur score aux élections législatives de 2012 : 10,4 % des voix.

D’après des révélations du journaliste ukrainien Sergueï Lechtchenko de 2016, Svoboda a reçu un transfert de 200 000 dollars américains de la part du Parti des régions du président Ianoukovytch en 2010.

À cette même époque, Svoboda, qui était encore marginal, devient toujours plus médiatisé sur des chaînes de télévision appartenant à des oligarques proches du président.

Selon les politologues Andreas Umland et Taras Tarasiuk, Svoboda servait le pouvoir pro-russe pour diviser le camp nationaliste entre modérés et extrémistes et faisait également office d’épouvantail pour mobiliser les électeurs ukrainiens russophones.

Adrien Nonjon, doctorant à l’INALCO, a travaillé sur les mouvements d’extrême droite en Ukraine.

Il a confirmé au micro de France Culture comment Ianoukovytch, pourtant pro-russe, a favorisé l’essor de Svoboda, parti ultranationaliste et néonazi.

« Même s’il était critiqué par Svoboda, Ianoukovytch leur a offert des tribunes dans les médias pour les élections présidentielles de 2014 pour minimiser l’opposition démocratique. »

Donc Vladimir Poutine dénonce les néonazis ukrainiens pour justifier sa guerre, alors que son candidat, Ianoukovytch favorise ces mêmes néonazis pour fragiliser l’opposition démocratique et consolider le soutient des russophones…

Adrien Nonjon poursuit son intervention :

« L’extrême droite existe, mais elle n’a aucun poids politique, elle n’a jamais remporté la moindre élection… 

« Zelenski a eu une politique que l’extrême droite a dénoncée : que ce soit la libéralisation des terres ou ses promesses de limiter la pression de l’extrême droite dans la rue. 

« L’extrême droite actuelle ne joue aucun rôle dans le régime actuel de Kiev. »

La Russie, Alexandre Douguine et les nationaux bolcheviks

À la fin de son interview, Adrien Nonjon évoque également un point très intéressant : des mouvements « d’extrême droite », dont personne ne parle chez les pro-Poutine, ont aussi été mobilisés du côté prorusse dans le Donbass.

Dmitry Demushkin, nationaliste russe d’extrême droite, a expliqué publiquement comment il avait été invité par le vice-Premier ministre russe de l’époque, Dmitri Rogozine, à rassembler des nationalistes pour combattre en Ukraine.

Demushkin dit qu’il a été initialement approché par Rogozin en février 2014 et a promis qu’il serait personnellement nommé « maire » d’une des villes du Donbass. Il n’y a aucune preuve indépendante que de telles négociations aient eu lieu, mais les machinations qu’il décrit correspondent très étroitement à celles révélées par les « Glazyev Tapes ».

Il s’agissait d’appels interceptés entre le conseiller principal du président russe Vladimir Poutine, Sergei Glazyev, et diverses personnes pro-russes en Crimée et dans d’autres parties de l’Ukraine du 27 février au 3 mars 2014.

Le néonazi Alexei Milchakov a clairement indiqué dans une interview sur skype en 2015 que lui, Yan Petrovsky et d’autres combattants avaient tous reçu de l’argent pour leurs services.

Selon Adrien Nonjon, parmi ces mouvements présents dans le Donbass, se trouvaient en particulier des partisans du national-bolchevisme d’Alexandre Douguine.

Qui est Alexandre Douguine ? Tout simplement le cerveau idéologique de Vladimir Poutine.

Michael Millerman est un doctorant en science politique canadien qui a co-traduit La quatrième théorie politique d’Alexandre Douguine et qui a été interviewé par la télévision canadienne :

« Il est très important de savoir qui est Douguine parce qu’il est le principal cerveau idéologique de la Russie.

« (…) Si vous écoutez les discours de Poutine, voyez ce qu’il fait, ils semblent agir au nom d’une véritable idée du rôle de la Russie dans l’histoire et d’une place de la Russie dans le monde, et la source de ces idées est en réalité la théorie de l’eurasianisme de Douguine. »

Historiquement, le national-bolchevisme est un mouvement russe se voulant une synthèse du nazisme et du communisme.

Logo du national-bolchevisme (Widerstand, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons)

Ils se présentent eux-mêmes comme l’aile gauche du mouvement nazi et l’aile droite du mouvement communiste.

Ils veulent réaliser une République socialiste blanche mondiale s’étendant sur toute la Russie, l’Europe et l’hémisphère nord, basée sur le même fonctionnement de l’URSS, donc entièrement communiste, mais où les Russes blancs auront de fait tous les postes de pouvoirs.

L’allemand Ernst Niekish, à l’origine du national-bolchevisme, a vu dans l’Union soviétique une force qui ouvrait les portes à un ordre nouveau.

Pour lui, le régime soviétique était en continuité avec les vieux nationalismes russe et prussien.

Son opposition à Adolf Hitler n’était pas liée à la question de l’antisémitisme, mais aux politiques du régime national-socialiste qui, à ses yeux, n’étaient pas assez « sociales ».

Ernst Niekish voulait développer un véritable régime socialiste fondé sur des Soviets et dirigé par un parti d’avant-garde.

C’est donc bien un mouvement révolutionnaire de gauche qui a été mobilisé dans le Donbass.

En Russie, la mouvance national-bolchevique a refait surface après la chute de l’URSS.

Le Parti national-bolchevique a été fondé en 1993.

Depuis sa création et jusqu’à son interdiction en 2007, le parti était dirigé par Edouard Limonov.

Après avoir été expulsé de Moscou en 2006, c’est le parti communiste russe qui a offert un local au mouvement pour qu’il puisse continuer à opérer, montrant ainsi la proximité et le soutien entre ces deux mouvements nostalgiques de l’URSS.

Alexandre Douguine (Fars Media Corporation, CC BY 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/4.0>, via Wikimedia Commons)

Alexandre Douguine était le principal théoricien du national-bolchevisme avant d’accoucher d’une nouvelle version, le néo-eurasisme.

Selon lui, la civilisation thalassocratique, anglo-saxonne, protestante, d’esprit capitaliste, serait irréductiblement opposée à la civilisation continentale, russe-eurasienne, orthodoxe et musulmane, d’esprit socialiste.

L’Occident, là où le soleil se couche, représente le déclin, la dissolution. L’Eurasie représente la renaissance, c’est le pays des dieux, puisque c’est là que le soleil se lève.

Alexandre Douguine parle de tradition, de révolution conservatrice ou de religion mais dans les faits il a conduit une grande partie de sa carrière auprès de communistes russes.

En 1987, Alexandre Douguine rejoint l’ex‑société littéraire Pamiat (« Mémoire »), devenue un mouvement politique ultranationaliste sous l’influence des cadres « staliniens » du Parti communiste.

Au début des années 1990, il se rapproche du courant « national‑communiste », en rencontrant le leader communiste Guennadi Ziouganov : le 1er mai 1993, Douguine et Limonov signent conjointement un manifeste annonçant la formation d’un Front national‑bolchevique.

En 1998, Douguine devient conseiller du président de la Douma, Guennadi Selezniov, qui est communiste.

Comment un homme si proche du mouvement communiste peut‑il toujours être présenté comme d’extrême droite ?

En maquillant son socle marxiste d’un vernis conservateur, il peut cultiver des liens avec la droite de nombreux pays européens, et s’assurer ainsi qu’à la suite de la « grande migration » des années 1980, alors que de nombreux partis communistes s’effondrent (comme en France où ses militants rallient le camp opposé, le Front National), ces militants « perdus pour la cause communiste » restent fidèles à l’idéal de Marx.

Comme l’illustre parfaitement une interview qu’il a donné à Libertas en 2013 : « Nous devons apprendre à lire Marx vu de droite. (…) La bourgeoisie doit être abattue. Impitoyablement. »

Nouvelle stratégie du « front uni », où les forces de droites européennes se retrouveront pénétrées de l’idéologie marxiste sans s’en apercevoir pour finir pas défendre, comble de l’ironie, l’axe Moscou‑Pékin.

Quand des conservateurs, piégés par paresse intellectuelle, font le jeu des révolutionnaires qu’ils ont toujours combattus.

Le rôle de la gauche dans cette stratégie ne peut pas être occulté : toujours présenter Douguine comme une personnalité d’extrême droite sans jamais mentionner ses liens avec la mouvance communiste participe de la supercherie.

Alexandre Douguine est un acteur majeur de la propagande russe : conservateur dur pour séduire, révolutionnaire communiste du fond du cœur.

Ces néonazis en Ukraine… venus de Russie

Etrangement depuis les années 2000, et donc l’arrivée au pouvoir de Poutine, l’Ukraine est devenue un refuge pour de nombreux radicaux de droite russes, ce qui laisse planer un sérieux doute sur la manipulation des néonazis ukrainiens par les services de renseignements russes, finalement dans la continuité logique de l’instrumentalisation de Svoboda par Ianoukovytch comme on l’a vu précédemment.

Un rapport pour le Parlement européen très complet et sourcé donne une liste incroyablement longue d’exemples appuyant cette thèse.

Selon la chercheuse Natalia Yudina :

« Piotr Khomyakov, le cerveau idéologique de la Confrérie du Nord a passé quelque temps à se cacher en Ukraine. 

« Se cachaient également en Ukraine Alexander Parinov et Alexei Korshunov, anciens membres des groupes néonazis United Brigades-88 et de l’Organisation de combat des nationalistes russes (BORN). 

« Korshunov a été tué par sa propre grenade à Zaporojia en octobre 2011. »

Le co-fondateur de BORN, Nikita Tikhonov, plus tard condamné pour les meurtres de l’avocat Stanislav Markelov et de la journaliste Anastasia Baburova, s’est également cachée en Ukraine pendant un certain temps.

Le nationaliste russe Nikita Tikhonov, avec un sac noir sur la tête, est assis dans la cellule des accusés d’un tribunal de Moscou, le 5 novembre 2009. Il est inculpé dans les meurtres très médiatisés de l’avocat des droits de l’homme Stanislav Markelov et d’Anastasia Baburova, du journal d’opposition Novaya Gazeta. (STR/AFP via Getty Images)

« Oreshnikov a participé à la création de la cellule ukrainienne de l’association néo-nazie internationale appelée la Division Misanthropique.  

« Il existe des succursales en Allemagne, en République Tchèque, en Espagne, au Portugal, aux États-Unis et, semble-t-il, même en Biélorussie. 

« La branche ukrainienne a été organisée en 2013 sous les auspices [de l’Assemblée sociale-nationale] avec la participation active de nationalistes russes. »

Natalia Yudina a ajouté qu’« Ilya Bogdanov, un ancien officier du FSB, les renseignements russes, est parti pour l’Ukraine en 2014 et a combattu dans le Pravy Sektor » (le secteur droit).

A-t-il réellement fait défection, ou s’agit-il d’une infiltration en vue d’une manipulation des mouvements d’extrême droite ukrainiens par le Kremlin ?

Les tentatives de manipulation par de faux transfuges constituent une réalité historique, l’hypothèse ne peut être écartée.

D’autant plus que 3000 Russes au moins ont rejoint les combattants pro-ukrainiens dans le Donbass.

Le cas le plus tristement célèbre concernait un ancien membre du parti néonazi de l’Unité nationale russe et du Front populaire biélorusse Sergei Korotkikh, qui a rejoint l’Ukraine en 2014 pour devenir une figure clé du mouvement Azov.

Généralement, une fois en Ukraine, les militants d’extrême droite russes doivent opérer dans la semi-clandestinité : même anti-poutinistes, ils sont surveillés de près et souvent soupçonnés d’être impliqués dans des opérations secrètes pour les services de sécurité de Moscou.

Robert Horvath, professeur d’université en Australie l’explique ainsi :

« En Russie, malgré son extrémisme, Russki  Obraz a joué un rôle important dans le ‘nationalisme d’opposition contrôlée’ du Kremlin, un ensemble de mesures visant à manipuler le secteur nationaliste de l’arène politique. 

« En 2008-2009, Russki Obraz a collaboré avec des organisations de jeunesse pro-Kremlin et a gagné un accès privilégié à la sphère publique russe étroitement contrôlée (…). 

« L’intégration de Russki Obraz dans le nationalisme d’opposition contrôlée a été consacrée par SPAS, une chaîne de télévision câblée dédiée à la promotion des ‘valeurs orthodoxes russes’. 

« Fondé en 2005 par le dernier fonctionnaire de Russie unie et chef du département de l’administration présidentielle russe Ivan Demidov, le SPAS a fourni une plateforme aux idéologues pro-Kremlin comme Natalia Narochnitskaya et Alexandre Douguine . »

Or, la journaliste de Kiev Hanna Hrytsenko a démontré que des proches de Russki Obraz se sont retrouvés parmi les combattants du bataillon Azov.

Dans les années 2000, le Kremlin a été impliqué dans une autre manipulation d’organisation fasciste pour discréditer les soulèvements électoraux pro-démocratiques.

Un spécialiste de l’extrême droite internationale, Anton Shekhovtsov, a résumé cette opération sur son blog en 2014.

Lors de l’élection présidentielle de 2004, qui opposait Viktor Ianoukovitch et Viktor Iouchtchenko, un certain Edouard Kovalenko, chef du parti virtuel d’extrême droite l’Assemblée nationale ukrainienne (UNA), a déclaré qu’il organiserait une marche en faveur de Iouchtchenko en tant que candidat à la présidence.

Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch prononce un discours à Kiev le 14 février 2014 (Photo par Genya SAVILOV / AFP) (Photo par GENYA SAVILOV/AFP via Getty Images)

L’équipe de Iouchtchenko a aussitôt pris ses distances avec l’initiative et a refusé un tel soutien.

Mais cela n’a pas empêché Kovalenko d’organiser sa marche et de déclarer lors du rassemblement : « Nous, le parti nationaliste de droite, soutenons le seul candidat des forces de droite : Viktor Iouchtchenko. Une Ukraine, une nation, un peuple, un président ! »

Après quoi, il a fait un salut hitlérien.

Selon Andriy  Shkil, alors chef du [vrai] UNA-UNSO, tout l’événement a été organisé par Viktor Medvedchuk, qui a ensuite été impliqué dans la fraude électorale en faveur du pro-russe Ianoukovytch.

La tâche de Kovalenko était simple : soutenir Iouchtchenko sous les drapeaux nazis pour discréditer le candidat démocrate.

Or, Viktor Medvedtchouk est soupçonné d’avoir été un agent des services secrets soviétiques du KGB.

En tant qu’avocat attitré, ou commis d’office, du poète dissident Vassyl Stous, il a exigé une peine plus élevée que le procureur dans la défense de son client.

Aujourd’hui, Medvedchuk est toujours connu pour ses relations personnelles étroites avec Vladimir Poutine qui est le parrain de sa fille.

Il pourrait être le candidat du Kremlin pour prendre la tête d’un nouveau régime à Kiev après la guerre.

Dmytro Korchynsky, leader d’un groupe ultra-nationaliste ukrainien , Bratstvo, est également proche de certains acteurs politiques russes anti-ukrainiens importants en Russie.

Au lendemain de la révolution orange de 2004, il y a eu pendant environ deux ans une curieuse association entre le dirigeant d’extrême droite Korchynsky et le dirigeant du Mouvement Eurasiste International Alexandre Douguine.

Korchynsky, en tant que chef de Bratstvo, est devenu membre du Conseil Supérieur du Mouvement Eurasiste International à Moscou en 2004-2006.

Le seul autre Ukrainien inclus dans ce groupe était le chef du Parti socialiste progressiste d’Ukraine, Natalia Vitrenko.

Au lendemain de la révolution orange, Alexandre Douguine a publié un article programmatique sur l’Ukraine dans le journal officiel du parlement russe, Rossiiskaia gazeta , le 26 janvier 2005 :

« La Russie a perdu l’Ukraine, et il n’est pas nécessaire de dissimuler ce triste fait.

« Il ne sera pas possible de développer des relations positives avec le Kiev de [Viktor] Iouchtchenko, il est irresponsable et historiquement criminel d’en rêver.

« La Russie doit donc soutenir la fédéralisation de l’Ukraine, user de toute son influence pour créer dans ce pays frère une zone géopolitique du sud-est visant à l’autonomie par rapport à un Kiev anti-russe et pro-américain.

« En outre, certaines mesures doivent être prises dès maintenant pour créer une nouvelle opposition politique au régime Iouchtchenko, en utilisant toutes les contradictions de son règne, toutes les frictions claniques et les erreurs politiques. »

En 2006, Douguine a suggéré que l’Ukraine devrait être divisée en deux États via une « délimitation ».

Dans son livre de 1997, Fondamentaux de géopolitique, voici comment Douguine envisage d’affaiblir les États-Unis :

« Il est particulièrement important de s’introduire dans l’activité interne américaine ; d’encourager toutes sortes de séparatismes et de conflits ethniques, sociaux et raciaux ; de soutenir activement tous les mouvements dissidents, les groupes extrémistes racistes et sectaires, déstabilisant ainsi tous les processus politiques internes aux États-Unis. »

Les liens troubles des Biden en Ukraine

Joe Biden et son fils Hunter Biden assistent à un match préliminaire de hockey sur glace féminin  le 14 février 2010 à Vancouver, au Canada. (Photo par Bruce Bennett/Getty Images)

En plus de son importance géographique en tant que territoire tampon entre l’Est et l’Ouest, l’Ukraine est un pays riche en ressources avec tous types d’exportations agricoles et d’importantes réserves de minéraux, de minerai de fer et de charbon.

Pourtant, malgré cela, les bouleversements politiques de l’Ukraine et l’influence de puissants oligarques en ont fait un des pays les plus pauvres d’Europe.

Le PIB nominal par habitant de l’Ukraine s’élève à environ 3 500 dollars par rapport à la moyenne européenne de 31 000 dollars.

La corruption gouvernementale endémique n’a servi qu’à aggraver une situation difficile.

Selon une enquête de Jeff Carlson et Hans Mahncke, c’est lors des événements entourant le coup d’État de février 2014 que Biden, alors vice-président de Barack Obama, fait sa première apparition en tant qu’éminence ukrainienne.

Début 2014, Biden devient officiellement l’homme de confiance de l’administration Obama sur l’Ukraine.

Une conversation téléphonique interceptée entre Victoria Nuland, alors sous-secrétaire aux Affaires européennes et eurasiennes du département d’État d’Obama, et l’ambassadeur américain en Ukraine Geoffrey Pyatt révélera ultérieurement comment le département d’État américain poursuit activement à cette époque l’éviction de Ianoukovitch et la nomination du chef de l’opposition Iatseniouk au poste de Premier ministre.

Au cours de cette discussion, Jake Sullivan informe Victoria Nuland qu’il « a besoin de Biden », pour pouvoir renverser Ianoukovitch et asseoir Iatseniouk à sa place. Suite à quoi elle lui répond : « Biden est prêt. »

Arseni Iatseniouk (Andrew Kravchenko, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons)

À peine deux semaines plus tard, le 22 février 2014, Ianoukovitch est démis de ses fonctions, perd son siège de président ukrainien et trois jours plus tard, Iatseniouk, le candidat voulu par Victoria Nuland, est nommé Premier ministre de l’Ukraine.

À la suite du coup d’État, le propriétaire de Burisma Energy, Mykola Zlochevsky, également secrétaire adjoint au Conseil de la sécurité nationale et de la défense sous Ianoukovitch perd aussi son poste au sein du gouvernement.

Or, avant le coup d’État, les entreprises de Zlochevsky bénéficiaient d’un nombre prodigieusement élevé de permis d’extraction de pétrole et de gaz.

À partir de là, tout va de pire en mal pour Zlochevsky. En effet, en avril 2014, les procureurs britanniques saisissent ses 23,5 millions de dollars d’actifs détenus dans une banque londonienne, accusant ce dernier de malversations en Ukraine, de conflits d’intérêts, etc.

Suite à la terrible chute de Zlochevsky, son groupe Burisma Energy nomme soudain Hunter Biden, le fils de Joe Biden, comme membre de son conseil d’administration.

Un bâtiment de Burisma Group le 01/10/2019 à Kiev, en Ukraine. (Photo par Sean Gallup/Getty Images)

En plus de Hunter Biden, Burisma nomme également Devon Archer, un de ses associés (plus récemment emprisonné à New York pour son rôle dans une fraude visant à voler 60 millions de dollars à une tribu amérindienne).

Voilà donc, Hunter Biden et son associé Devon Archer fraîchement embauchés en avril 2014 au moment où les fonds de Zlochevsky sont saisis à Londres.

Or, plus tard, un courriel du département d’État ukrainien révélera qu’au cours de la première année de Hunter Biden chez Burisma, la société verse des pots-de-vin s’élevant à 7 millions de dollars au bureau du procureur général ukrainien afin d’enterrer à tout prix l’enquête britannique sur Zlochevsky.

Le procureur général ne tarde pas à envoyer une lettre à ses homologues britanniques indiquant qu’il n’y a plus d’affaire contre Zlochevsky.

Les Britanniques sont alors contraints de libérer les fonds précédemment saisis.

Mais voilà… À peine deux mois plus tard, le procureur général du pays, Vitaly Yarema, donne sa démission.

À noter que Vitaly Yarema n’est pas n’importe qui. Juste après le coup d’État en 2014, c’est lui qui occupait le poste de vice-Premier ministre de l’Ukraine.

Pour le remplacer au siège de procureur général, on fait appel à Viktor Chokine, qui pourtant avait déjà pris sa retraite.

Initialement, la nomination de Chokine est bien accueillie par les responsables américains, mais il tombe soudain en disgrâce fin 2015. Très vite (en trois semaines) Joe Biden exige son renvoi. Or celui-ci vient de relancer l’enquête sur Zlochevsky.

Le 29 mars 2016, sept semaines à peine après la saisie des actifs de Zlochevsky, un deuxième procureur général quitte son poste.

Et plus tard, Joe Biden se vante d’avoir mobilisé 1 milliard de dollars de garanties de prêt du gouvernement américain pour forcer son départ.

À ce jour, Chokine n’a jamais été accusé.

C’est Amos Hochstein, un envoyé spécial américain, de l’association de Hunter qui a prévenu Joe Biden concernant les projets de Chokine de relancer l’enquête sur Zlochevsky.

Biden ignore à cette époque (suppose-t-on) les avertissements.

Nous voilà désormais quelques mois avant l’élection présidentielle de 2020… et l’ordinateur portable de Hunter Biden est retrouvé abandonné. Or, il s’y trouve pléthore de courriels accablants et d’informations hautement sensibles.

Un fameux courriel du 2 novembre 2015, notamment. Dans ce courriel, Vadym Pozharsky, le chef du conseil d’administration de Burisma Energy, exhorte Hunter Biden de mettre les bouchées doubles pour clore l’enquête sur Zlochevsy. Et de déclarer que c’est le « but ultime », qu’il faut coûte que coûte « mettre fin à toute affaire ou poursuite », etc.

Le disque dur contient également d’autres informations compromettantes, notamment les liens du jeune Biden avec le Parti communiste chinois (PCC).

Les médias et les principales plateformes Internet restreignent immédiatement (interdisent dans certains cas) tout article couvrant le sujet. Trump soulève alors publiquement la question lors du deuxième débat présidentiel le 22 octobre 2020.

Mais Biden accuse la Russie, c’est un complot russe, l’affaire est pliée.

Il s’avérera plus tard que les courriels de Hunter Biden sont bel et bien authentiques.

La Russie, coupable ou victime ?

Si l’URSS s’est effondrée en 1991, les réseaux communistes, corrompus et autoritaires n’ont pas périclité. Ils sont restés dans l’ombre avant de revenir sur le devant de la scène.

Personne n’a été jugé pour les millions de morts causées par le communisme. Un cancer mal soigné fini toujours par revenir, encore plus mauvais.

Aux élections présidentielles de l’an 2000, le Parti communiste de la fédération de Russie (PCFR) obtient 29 % des voix. Quant à Vladimir Poutine, le candidat du KGB, il remporte 53 % des suffrages. En définitive, les représentants de l’ancien empire soviétique cumulent plus de 80 % des voix.

Cette photo prise le 8 mars 2018 montre la prison souterraine soviétique dans la ville est-allemande de Dresde, où Vladimir Poutine a vécu et travaillé en tant qu’agent du KGB de 1985 à 1990. (ROBERT MICHAEL/AFP via Getty Images)

Poutine, qui a adhéré 18 ans au Parti communiste de l’Union Soviétique (PCUS), proclame devant la jeunesse communiste du monde entier, accueillie à Sotchi, qu’il se sent toujours proche de cette idéologie.

Selon Newsweek, en janvier 2018, Vladimir Poutine a comparé Lénine à un saint et a déclaré que les idées communistes soviétiques venaient de la Bible.

Valerii Fedorov est le directeur général de VTsIOM (l’un des principaux sondeurs russes), il évalue le soutien de la population russe à la guerre à plus de 70 % et le soutien à Poutine à près de 75 %.

Il explique dans une interview donnée le 14 mars l’une des principales racines de ce conflit :

« Avant l’escalade, le principal consommateur d’informations sur l’Ukraine était le groupe de retraités. Il s’agit du public principal des émissions politiques. Ils sont plus âgés, ces gens sont fondamentalement soviétiques. Pour eux, l’Ukraine n’est pas un pays étranger, mais une partie de la grande patrie soviétique. »

Aujourd’hui, le communisme est la deuxième force politique de Russie, 20 % des voix aux dernières élections, et il y a un véritable jeu de dupes entre Poutine et les communistes qui prétendent former l’opposition : c’est suite à un projet de loi du PCFR votée à la Douma que Poutine a reconnu les républiques populaires de Donestk et de Lougansk.

D’ailleurs, concernant ces républiques voici une citation de Georgi Yankov, vice-président des syndicats des mineurs de la République populaire de Donetsk en 2015 pour l’Humanité :

« De tout temps, le Parti communiste est resté le parti n°1 dans cette région. »

Aujourd’hui, le PCFR tient exactement le même discours que Poutine sur l’Ukraine.

Un homme armé en treillis militaire monte la garde alors que deux hommes accrochent le drapeau de la « République populaire de Donetsk » devant le bâtiment de l’administration régionale dans la ville de Slavyansk, dans l’est de l’Ukraine, le 21 avril 2014. (Photo par KIRILL KUDRYAVTSEV/AFP via Getty Images)

Gennady Zyuganov, secrétaire général du PCFR, a publié le 22 février une déclaration dont voici quelques extraits :

« Le Comité central du Parti Communiste de la Fédération de Russie a constaté à plusieurs reprises que le but des autorités américaines et de leurs co-penseurs londoniens est l’asservissement définitif de l’Ukraine et la saignée à blanc de la Russie. (…)

« Le PCFR est convaincu que le chantage militaire de l’Occident doit recevoir une réponse solide sous la forme d’une position ferme de la « Russie dans la défense de la population civile du Donbass et la punition des agresseurs.  

« Mettre un terme aux actions de l’Occident visant à transformer l’Ukraine en un État fasciste apparaît comme la tâche clé de la communauté mondiale. »

Nous entendons aussi souvent que la Russie a été humiliée par l’Occident, mais est-ce vraiment le cas ?

Si la Russie a été humiliée, est-ce par les Occidentaux, ou par le communisme qui a ruiné son économie, ses valeurs morales et sa civilisation ?

Si dans les années 1990, des soldats russes, sans soldes, ont finalement été réduit à faire la sécurité à la sortie des boites de nuit pour survivre ou si Gorbatchev s’est retrouvé sur des publicités de Pizza Hut, est-ce à cause des Occidentaux ou de l’effondrement d’un système condamné ?

Un fait que se gardent bien de répéter nos propagandistes maison pro-Poutine mais que mentionne le dissident Boukovsky dans son livre L’Union Européenne, nouvelle URSS ? : les États-Unis ont versé des milliards de dollars d’aide aussi bien à l’URSS qu’à la Fédération.

Mais comme le montre Bill Gertz dans son livre Betrayal, les Américains ont arrêtés ces aides parce qu’ils ne recevaient aucune information des Russes quant à l’utilisation des fonds.

Les services de renseignement américains ont compris que les russes détournaient cet argent pour eux-mêmes, ou pire pour financer leur recherche militaire.

N’est-il pas ironique que les nouvelles armes russes de Poutine aient pu être en partie financées par les aides américaines ?

Comme disait Lénine : « Ils nous vendront la corde avec laquelle nous les pendront. »

Mais le livre de Bill Gertz, Betrayal, est essentiel pour une autre raison : il démasque la trahison et la complicité de l’administration Clinton face au comportement russe.

Parce que si l’URSS a disparu, l’attitude agressive de la Russie n’a jamais changé et c’est pour cette raison que des pays de l’Europe de l’Est ont demandé à rejoindre l’OTAN.

Bush s’adressent à la foule sur la place Rotuse le 23 novembre 2002 à Vilnius, en Lituanie. C’est le premier président américain à se rendre dans cette ancienne république soviétique pour l’accueillir au sein de l’OTAN. Il déclare : « C’est un grand jour dans l’histoire de la Lituanie, dans l’histoire des pays baltes, dans l’histoire de l’OTAN et dans l’histoire de la liberté. » (Photo par Getty Images)

Bill Gertz donne un exemple très parlant : en avril 1997, un bateau de pêche russe au comportement suspect entre dans les eaux territoriales américaines en direction du port de Seattle.

Comme le bateau de pêche est suspecté d’être en réalité un bateau d’espionnage, un hélicoptère est dépêché sur place pour le photographier.

Alors qu’il prend des photos, le militaire américain dans l’hélicoptère est blessé à l’œil par un laser tenu par un des marins russes… dans les eaux territoriales américaines : une blessure irrémédiable dont il souffre encore aujourd’hui.

À noter, au passage, que la Chine s’illustre tout autant par de tels comportements hostiles et dangereux.

Mais le plus intéressant vient après, lorsque le soldat américain blessé veut remonter l’incident et que ces supérieurs étouffent l’affaire. Le soldat se fait menacer et doit passer des examens psychiatriques.

Le livre de Bill Gertz décrypte le double discours tant du côté de l’administration Clinton, trop occupée à encaisser les dividendes de la paix, que du côté de la Russie, l’éternelle victime innocente qui opère toujours dans l’ombre.

Par exemple dans les mêmes années 1990, la Russie vend des technologies de missiles balistiques très sensibles à l’Iran, malgré les traités ratifiés. Des militaires américains s’en plaignent aux Russes.

« Nous n’y pouvons rien, depuis que nous sommes en économie ouverte, ces entreprises russes sont privées, nous n’avons aucun contrôle sur ce qu’elles vendent ni à qui », leur répond-on du côté russe.

Alors que la dissémination de ces technologies militaires représente un danger des plus concrets pour la sécurité internationale, l’administration Clinton refuse de se saisir du problème.

Finalement des militaires américains décident de faire discrètement parvenir certains documents confidentiels à la presse pour alerter l’opinion publique, au risque de ruiner leur carrière.

Cette attitude de l’administration Clinton est-elle vraiment surprenante ? Rappelons qu’au 21 septembre 1996 le Los Angeles Times révélait le Chinagate : le financement de la campagne de réélection de Bill Clinton par des milliardaires, des généraux et des entreprises d’État chinoises.

Le candidat démocrate à la présidence Bill Clinton (à gauche) avec son colistier Al Gore pendant la campagne électorale en 1993. (Photo par MPI/Getty Images)

Selon l’universitaire Yona Dureau dans son livre Chine-USA, le réveil du dragon et la revanche du Kraken : « (…) le Chinagate a permis de mettre en lumière le modus operandi de financements illégitimes, avec l’utilisation de fondations à dimension caritative ou encore le saupoudrage de responsables politiques du côté américain, et l’utilisation d’entreprises étatiques comme sources de financement de la corruption du côté chinois. »

En contrepartie des financement chinois, Bill Clinton n’a cessé d’accorder des avantages économiques à la Chine tout en laissant certaines entreprises de la Défense vendre des équipements militaires plus que sensibles à la Chine.

Roger Faligot, dans Les services secrets chinois, explique que les 4,5 millions de dollars reçus par la campagne Clinton/Gore serviront à ce que l’administration Clinton « ferme les yeux sur les ventes d’armes et de technologies sensibles chinoises à des pays comme le Pakistan, la Corée du Nord ou l’Irak. »

Argent contre silence, avec la Russie comme avec la Chine.

Un paragraphe du livre de Bill Gertz est particulièrement intéressant pour comprendre la corruption des années 1990 :

« Lors de la dissolution de l’Union soviétique, Tchernomyrdine, Premier ministre de la Fédération de Russie de 1992 à 1998, a repris un secteur entier de l’industrie de la défense et l’a revendu, cachant des millions de dollars dans des comptes bancaires étrangers.

« Tchernomyrdine était également un proche du vice-président Al Gore, et les deux tenaient des réunions régulières dans une commission binationale américano-russe organisée en secret qui semblait être une tentative du gouvernement américain pour faire pression sur les entreprises américaines afin qu’elles investissent dans l’économie russe en ruine et profondément corrompue. »

26 août 1968 : Le sénateur américain Albert Gore Sr. (1907 – 1998) du Tennessee est assis dans le public lors de la Convention nationale démocrate à Chicago, Illinois. (Photo par Washington Bureau/Getty Images)

Al Gore, ne l’oublions pas, est le fils d’Albert Arnold Gore Senior, lui-même créature politique d’Armand Hammer, surnommé « le milliardaire rouge », proche de Lénine et décoré par l’Union soviétique. En bref, le dépeçage de l’union soviétique s’est fait entre ami.

Une dernière citation de Bill Gertz permet de comprendre :

« Les réformateurs ont été écartés par des fonctionnaires et des hommes d’affaires russes corrompus qui ont pillé l’argent de l’aide occidentale à hauteur de 20 à 60 milliards, dont la plupart se trouvent maintenant dans des banques suisses ou françaises.

« L’arrivée au pouvoir en 1998 de l’intransigeant Yevgeni Primakov a été le coup de grâce pour la réforme.

« De nombreux dirigeants communistes ou de style communiste de l’ère Gorbatchev sont également revenus au pouvoir. »

Et c’est là que Poutine rentre en scène.

Le faux prétexte de l’Otan

Quand la question de la réunification de l’Allemagne se pose en février 1990, Gorbatchev accepte le rattachement des territoires de l’Est à la RFA, l’Allemagne de l’Ouest.

Mais une question demeure : À quelle alliance appartiendra l’Allemagne réunifiée ?

Le pacte de Varsovie étant sur le point de s’effondrer, il paraît impossible d’y rattacher l’Allemagne.

Une éventuelle neutralité est alors mise sur la table, mais cela signifie l’indépendance et donc le réarmement unilatéral de l’Allemagne, son autonomie stratégique, sa nucléarisation.

Au final, c’est Mikhaïl Gorbatchev lui-même qui préfère voir l’Allemagne réunifiée se maintenir dans l’OTAN et dans la Communauté européenne.

C’est précisément à ce moment de la négociation que se réfèrent ceux mentionnant la promesse de l’OTAN de ne pas trop s’avancer à l’est.

Ce sur quoi les négociateurs américains s’engagent effectivement, c’est le non-déploiement de soldats et d’équipements d’autres pays de l’OTAN dans les futurs Länder orientaux de l’Allemagne réunifiée.

En aucun cas, le débat ne porte sur les pays d’Europe centrale et orientale, pour la simple raison que le pacte de Varsovie est toujours en place.

Aussi, un élargissement de l’OTAN est-il tout simplement inconcevable.

Mikhaïl Gorbatchev confirmera par la suite que ce point n’a jamais été abordé devant Russia Beyond l’interrogeant en ces termes :

« L’expansion de l’OTAN à l’Est est l’un des principaux problèmes soulevés par les événements en Ukraine. [Nous sommes en 2015, ndlr.] Avez-vous l’impression que vos partenaires occidentaux vous ont menti lorsqu’ils élaboraient leurs projets d’avenir en Europe de l’Est ? »

Et Gorbatchev de répondre :

« Le sujet de ‘l’élargissement de l’OTAN’ n’a pas du tout été abordé. Je le dis en toute responsabilité. Pas un seul pays d’Europe de l’Est n’a soulevé la question, même après la fin du Pacte de Varsovie en 1991.

« Une autre question que nous avons soulevée a été discutée : s’assurer que les structures militaires de l’OTAN n’avanceraient pas et que des forces armées supplémentaires de l’alliance ne seraient pas déployées sur le territoire de ce qui était alors la RDA après la réunification allemande.

« La déclaration de Baker, mentionnée dans votre question, a été faite dans ce contexte.

« Tout ce qui aurait pu et devait être fait pour solidifier cette obligation politique a été fait. Et comblé. 

« L’accord sur un règlement définitif avec l’Allemagne stipulait qu’aucune nouvelle structure militaire ne serait créée dans la partie orientale du pays, aucune troupe supplémentaire ne serait déployée, aucune arme de destruction massive n’y serait placée.  

« Cela a été observé toutes ces années.  

« Ne décrivez donc pas Gorbatchev et les autorités soviétiques de l’époque comme des gens naïfs enroulés autour du doigt de l’Occident. »

Mais la signature du traité de Tachkent en 1992, fondement d’une alliance militaire russo-centrée, la présentation d’une doctrine de l’« étranger proche » faisant des États post-soviétiques une zone d’influence exclusive russe, le blocage diplomatique dans les Balkans et le soutien continu à l’ancien communisme recyclé en socialisme et national-bolchevisme de Slobodan Milosevic font finalement de la Russie un partenaire douteux.

Le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev (à gauche) s’entretient avec le président yougoslave Slobodan Milosevic (à droite) au ministère des Affaires étrangères à Moscou le 15 octobre 1991, lors des pourparlers de paix sur la Yougoslavie. En 2005, Milosevic devra répondre de plus de 60 chefs d’accusation de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre pour son rôle dans les trois grands conflits qui ont déchiré la Yougoslavie – en Croatie de 1991 à 1995, en Bosnie (1992-95) et au Kosovo (1998-99).( ALAIN-PIERRE HOVASSE/AFP via Getty Images)

Quand des pays de l’Europe de l’Est demandent de rejoindre l’OTAN, la Russie est consultée quant à cet élargissement, obtenant des contreparties : le Partenariat pour la paix en 1994, l’Acte fondateur OTAN-Russie en 1997 et un Conseil OTAN-Russie en 2002, avec un champ de coopération élargi.

Quand les États-Unis et ses alliés veulent déployer une défense antimissile, une coopération avec la Russie est à l’étude mais sans succès.

Moscou a son propre système de défense mais interdit à ses voisins européens de disposer du même bouclier.

Une valse à deux temps

Le dissident soviétique Boukovsky a démontré habilement comment les régimes communistes se meuvent selon une valse à deux temps.

Un temps de conquête politique et militaire, accompagné de campagne idéologique et économique, suivi d’un temps de repli stratégique, indispensable pour reprendre des forces face aux ravages des campagnes d’expansion.

Un temps pour attaquer, un temps pour se défendre.

Toute l’histoire du 20e siècle, de l’URSS ou de la Chine, l’illustre.

La Russie n’a, semble-t-il, jamais réellement voulu se rapprocher de l’Occident : face à l’effondrement, le spectre communiste s’est tapi dans l’ombre en attendant l’heure du retour.

Un argument souvent entendu pour la défense de Vladimir Poutine est que l’Occident a poussé la Russie dans les bras de la Chine, notamment l’administration Obama.

Historiquement, cet argument ne tient pas : le rapprochement de la Chine et de la Russie date de la fin des années 1980 et s’est accéléré au début des années 1990.

Comme l’explique Roget Faligot dans Les Services secrets chinois, les services secrets soviétiques et chinois ont commencé à travailler de nouveau ensemble dès le milieu des années 1980.

La visite de Gorbatchev à Pékin le 15 mai 1989, bien que perturbée par les protestations sur la place Tiananmen, s’inscrit dans cette logique.

Après le massacre des étudiants sur la place le 4 juin, les pays occidentaux mettent en place un embargo sur la vente d’armes vers la Chine, et stimulent d’autant le rapprochement.

Selon les propos rapportés d’un responsable chinois à un politique français en visite à Pékin, les armes russes sont moins chères et d’aussi bonne qualité.

A l’été 1992, Primakov se rend à Pékin pour signer un protocole secret entre les quatre services de renseignements majeurs chinois et russes.

En décembre 1992, Boris Eltsine se rend en Chine et signe une déclaration qui identifiait la Russie et la Chine comme des « États amis » qui allaient « développer des relations de bon voisinage, d’amitié et de coopération mutuellement bénéfique ».

En 1996, un pacte stratégique de partenariat est signé entre Boris Eltsine et Jiang Zemin.

En 1997, les deux dirigeants signent la « Déclaration conjointe russo-chinoise sur un monde multipolaire et l’établissement d’un nouvel ordre international. »

En 2001, Poutine et Jiang ont officialisé leurs relations en signant un « traité de bon voisinage, d’amitié et de coopération ».

Malgré la méfiance historique et réciproque entre l’ours russe et le panda chinois, ce rapprochement n’a fait que s’accentuer au fil des années.

Beaucoup d’observateurs ont été choqués par l’attaque russe, la pensant jusque-là impossible. En effet, il est difficile de comprendre ce qui se joue aujourd’hui avec la Russie sans prendre en compte l’axe Moscou/Pékin près à barrer la route à l’Occident.

Poutine s’est rendu à Pékin au début des Jeux olympiques où il a obtenu des garanties d’achat et de soutien, il a également attendu la fin des Jeux olympiques pour attaquer…

L’occasion a été marquée par une longue « déclaration commune » dans laquelle les deux pays ont annoncé un partenariat « sans limites » et sans « domaines de coopération prohibés ».

La rencontre Xi-Poutine a permis à la Russie d’obtenir un « soutien géopolitique et des assurances financières » de la part de la Chine pour atténuer le contrecoup économique des sanctions occidentales anticipées sans nul doute.

Vladimir Poutine et Xi Jinping posent lors de leur rencontre à Pékin, le 4 février 2022. (Photo par ALEXEI DRUZHININ/Sputnik/AFP via Getty Images)

Il est très clair qu’il y a une coordination Moscou/Pékin en coulisses. Même si Pékin reste prudent et attend le bon moment, en fonction de la situation, pour avancer ses pions.

Comme l’a dit François Godement de l’Institut Montaigne, actuellement ce sont « les risques pour la Russie, les opportunités pour la Chine… »

Cela fait 30 ans que la Russie et la Chine reprennent des forces, il est grand temps pour elles de passer à l’offensive.

Jean-Pierre Cabestan, sinologue français, professeur à l’Université baptiste de Hong Kong, cite dans son livre Demain la Chine : guerre ou paix ?  He Yiting, le vice-président de l’école centrale du Parti communiste chinois :

« La nouvelle ère du socialisme aux caractéristiques chinoises de Xi Jinping est le marxisme du 21e siècle (…) Le développement de la Chine transcende les frontières géographiques nationales et acquiert une importance historique mondiale, signifiant que la Chine est qualifiée pour être le sommet idéologique et théorique qui guide le développement innovant du marxisme mondial. »

Il cite ensuite Ni Lexiong, expert militaire chinois déclarant en septembre 2020 : « Si nous lançons une guerre contre les Etats-Unis, nous nous assurerons auparavant d’avoir une supériorité absolue sur eux. »

Retour vers l’URSS

Peut-on croire Poutine lorsqu’il évoque une nouvelle grande Russie ? Ou s’agit-il tantôt d’un retour vers une forme d’URSS ? Ou bien des deux ?

Les Ukrainiens ont abattu les statues de Lénine, mais en Russie, on rend toujours davantage un vibrant hommage à Staline.

Des partisans du PCFR marchent pour déposer des fleurs sur la tombe de Staline lors d’une cérémonie commémorative pour marquer le 141e anniversaire de sa naissance sur la Place Rouge à Moscou, le 21 décembre 2020. (Photo par ALEXANDER NEMENOV/AFP via Getty Images)

D’après une conférence de Romain Bessonet pour le Cercle Aristote, sur la situation autour du Donbass, le parti communiste dans le Donbass est ultra majoritaire : il représente près de 70 % de la population.

Et le candidat pro-Moscou se targue d’obtenir 80 à 85 % des voix aux élections : ce qui montre bien que la volonté de rejoindre la grande Russie se superpose à celle de revenir à l’URSS.

Une vidéo authentifiée et diffusée sur Internet montre une colonne de chars russes envahissant l’Ukraine : un des chars russes portait en étendard un drapeau communiste.

Il s’agit certainement d’une simple initiative isolée d’un soldat russe, quoi qu’il en soit, c’est tout un symbole.

Comme le dit Sergey Radchenko, l’historien spécialiste de la guerre froide :

« Pourquoi tout cela se passe-t-il ? Parce que la Russie n’a jamais été entièrement déstalinisée. (…)

« Les mauvaises herbes empoisonnées ont été coupées mais la racine est restée.

« Avec le temps, de nouvelles mauvaises herbes ont poussé à partir de la racine. »

Pris entre la lâcheté de Biden et l’agressivité de Poutine, comment savoir où s’arrêtera l’offensive russe ?

Difficile à dire.

Une chose est sûre, pour essayer de le comprendre, il veut mieux lire Douguine, l’idéologue dur du Kremlin, que Vadislav Sourkov, l’idéologue mou mis en avant pour faire bonne figure.

Voici une sélection de citations prises sur le site Internet du mouvement eurasiste d’Alexandre Douguine, celui qui annonçait dès 2006 une partition de l’Ukraine :

« C’est le premier pas vers la grande guerre des continents : l’Eurasie contre l’Atlantique. »

« Vous êtes né pour gouverner l’Eurasie. Vous êtes plus qu’humain. Vous devez devenir plus qu’un être humain. »

« Notre objectif est le pouvoir absolu. »

« Nous allons construire un nouveau pays – la troisième Russie, Russie-Eurasie, le grand Empire eurasien d’un océan à l’autre. » 

« La domination commence par soi-même, puis passe aux voisins, puis aux lointains, et ainsi – en cercles de plus en plus larges, jusqu’à atteindre les frontières maritimes du continent. »

« Nous sommes eurasiens pour cette raison même : notre volonté bouleverse les frontières. »

« La Fédération de Russie a été conçue comme quelque chose d’opposé à la fois à la Grande Russie et à l’URSS. »

« Eltsine a cédé le pouvoir à Vladimir Poutine. Cela a marqué le début de la deuxième période du nouvel État russe. » 

« Cette ‘deuxième Russie’, qui a existé d’une manière ou d’une autre de 2000 à 2012 (avant le début du troisième mandat de Poutine), est précisément définie par le concept de ‘Russia corporation’. »

« Sa formule est patriotisme plus libéralisme. »

« Poutine est revenu au pouvoir en 2012. »

« À partir de ce moment a commencé la troisième période de l’histoire moderne de la Russie, qui se poursuit à ce jour, et qui a déclaré haut et fort son essence lors du référendum de Crimée sur l’adhésion à la Russie. »

« Cette période est idéologiquement désignée comme le patriotisme moins le libéralisme, c’est-à-dire comme un appel à l’idée russe – jusqu’ici de manière générale, sous ses deux formes (simplement russe, conservatrice-traditionaliste, orthodoxe et nationale-bolchevique). »

« L’annexion de la Crimée est à la fois le premier pas vers la restauration de la Grande Russie et la restauration de l’URSS. »

« C’est le sens des événements d’aujourd’hui : la réunification avec la Crimée comme début de la restauration de la Grande Russie (l’URSS), la lutte pour le sud-est de l’Ukraine (la Novorossia) et la perte définitive des dernières illusions sur l’Occident. »

L’URSS est de retour.

La guerre froide est de retour, et elle est déjà chaude.

Les corps de deux civils tués par des bombardements russes dans le parc central de la ville d’Irpin le 10 mars 2022 à Irpin, en Ukraine. (Photo par Chris McGrath/Getty Images)

Mais à la différence d’hier, la Chine et la Russie sont aujourd’hui des alliés de fait. Les démocraties occidentales sont l’ennemi à abattre.

Si l’Ukraine tombe, la Russie n’en restera pas là.

Les garanties de sécurité exhortées par la Russie en décembre dernier concernaient également les pays baltes membres de l’OTAN.

Le plus dur reste certainement à venir, dans tous les cas, soyons prêts.

Qui veut la paix, prépare la guerre.

 

Pour suivre l’auteur sur Twitter : @MathieuSirvins

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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