Vers la révolution culturelle: fuir l’usine Foxconn, fuir la Chine marxiste-léniniste

De Zhengzhou à Yan'an: fuir l'usine de Foxconn, fuir la Chine marxiste-léniniste
Par Mathieu Sirvins
2 novembre 2022 13:19 Mis à jour: 8 novembre 2022 15:28

Piégés dans leur usine par une situation de plus en plus chaotique, des ouvriers ont réussi à s’enfuir pour entamer, à pied, un périple de plus de cent kilomètres. À l’aube du troisième mandat de Xi Jinping, le sort de ces travailleurs pauvres pourrait illustrer le devenir du peuple chinois, et plus encore…

Maintenus isolés depuis au moins deux semaines dans l’usine afin d’assurer la continuité de la production, les ouvriers de l’usine Foxconn de Zhengzhou, l’une des plus grande du groupe en Chine et qui fabrique jusqu’à la moitié des Iphone d’Apple, n’avaient pas le droit de se déplacer librement au sein du campus, le seul trajet autorisé était celui allant de leur dortoir à leur unité de travail, et inversement, avec un seul passage à la cantine autorisé. Or, à partir du 19 octobre, le passage à la cantine a finalement lui aussi été interdit, les ouvriers devant manger dans leur dortoir.

Ces boucles fermées avaient pour objectif d’empêcher puis limiter la propagation du Covid au sein de l’usine. Pourtant, les cas détectés ont été de plus en plus nombreux, rendant la situation beaucoup plus tendue. Certains témoignages ont parlé de 20.000 cas de Covid au sein de l’usine, alors que la direction de Foxconn a démenti ce chiffre, sans en proposer d’autre.

Le campus de l’usine pouvant compter jusqu’à 350.000 salariés, la moindre défaillance dans l’approvisionnement en nourriture peut avoir des conséquences dramatiques. La situation reste assez confuse sur la nature réelle des raisons qui ont poussé les ouvriers à fuir l’usine. Certains témoignages évoquent la peur des ouvriers d’être contaminés, et donc de devoir faire face aux mesures d’isolement parfois terrifiantes (voir des exemples ici, ici ou encore ici).

D’autres témoignages parlent d’une situation de plus en plus critique, certains ouvriers manquant de nourriture se seraient battus pour les dernières ressources alimentaires. Un ouvrier de 21 ans, interviewé par le Wall Street Journal, a déclaré que lui et des milliers d’autres employés étaient confinés dans leur dortoir depuis le 17 octobre et que les jours suivants, les repas ont été livrés en retard alors que les ordures s’accumulaient dans le couloir.

Désespérés, beaucoup d’ouvriers ont finalement pris le risque de s’échapper de l’usine, malgré les menaces, pour un périple de plus de cent kilomètres, à pied, pour rejoindre leur province.

Des vidéos ont commencé à circuler autour du 30 octobre et sont devenus virales en Chine. On y voit les migrants en question prendre la route avec quelques bagages.

Les plus agiles sautent les grilles métalliques, d’autres font des trous dans ces dernières pour pouvoir s’échapper.

Le long de leur périple, un élan de solidarité a poussé des habitants à déposer sur certains carrefours des points de ravitaillement avec bouteilles d’eau et nourriture. À l’opposé, certains cadres politiques locaux, terrifiés à l’idée que ces travailleurs de passage puissent amener chez eux des cas de Covid, se sont lancés dans une traque pour les arrêter.

Mais une vidéo beaucoup plus inquiétante a émergé lundi 31 octobre. Sur le campus même de l’usine, filmée de nuit, la vidéo laisse entendre les cris d’une personne désespérée : « Assassin ! Que tout le monde regarde la chambre 726 ! Tout le monde est mort ! Mon dieu ! Tous morts ! »

La vidéo semble prise d’une fenêtre du campus de l’usine et filme à l’extérieur, où des « grands blancs », fonctionnaires responsables de la gestion du Covid et habillés en combinaison blanche, sont présents en nombre et largement inactifs.

Sous pression, Foxconn a finalement annoncé dimanche 30 octobre que des bus seraient mis à disposition des ouvriers souhaitant rentrer chez eux ; mais dans le même temps, des annonces ont été faites pour encourager les ouvriers à reprendre le chemin des ateliers : un avis de l’entreprise indique que tout employé régulier recevra trois repas gratuits et une prime quotidienne. Les employés à temps plein qui travaillent du 26 octobre au 11 novembre seront récompensés par 1 500 RMB (environ 200 euros).

Dans un témoignage publié sur Internet, une ouvrière de l’usine qui a réussi à s’enfuir a déclaré qu’elle ne retournerait pas à Foxconn, malgré les primes avantageuses promises : « Quant à Foxconn, je n’y retournerai pas car j’ai peur. (…) La vie humaine ne signifie rien (pour eux). »

Des travailleurs pauvres considérés comme des citoyens de seconde zone

Ces travailleurs pauvres, issues de zones rurales défavorisées, se retrouvent souvent traités comme des étrangers dans leur propre pays, et des citoyens de seconde zone : le nouveau venu – et totalement inattendu – au sein du Comité permanent du bureau Politique du Parti communiste, Cai Qi, s’est rendu tristement célèbre en qualifiant les travailleurs migrants de Pékin de population « bas de gamme » en 2017.

Prenant prétexte d’un incendie dans un appartement de migrant ayant fait 19 morts dont 8 enfants, Cai Qi lançait une campagne pour réduire « l’industrie à faible revenu » de la ville de Pékin. Des milliers de migrants ont alors été chassés de leurs appartements à faible loyer.

Juste avant la campagne, il a prononcé ce discours : « Tous ces problèmes doivent être résolus par le système de responsabilité au niveau de l’unité de base, au nom du peuple. Nous devrions prendre de vraies épées et de vraies lances. Il doit s’agir d’une baïonnette sanglante. »

Cai Qi, alors chef du Parti communiste de Pékin avait ordonné de vérifier « maison par maison » et « village par village » pour chasser les migrants. Comme Li Qiang, rendu lui aussi tristement célèbre par son confinement inhumain de Shanghai, Cai a été promu membre du puissant Politburo après le tout récent 20e Congrès du Parti communiste, montrant clairement le triomphe des partisans les plus durs et les plus zélés de Xi.

C’est ainsi que depuis le 20e Congrès, une caricature se répand sur l’Internet chinois : Xi Jinping pour détruire les « tigres », l’élite « haut de gamme », Li Qiang pour détruire la population « moyenne gamme » (la classe moyenne de Shanghai), Cai Qi pour détruire la population « bas de gamme », bienvenue dans le rêve socialiste aux caractéristiques chinoises…

À l’image des ouvriers de Foxconn fuyant leur usine, de nombreux Chinois (ainsi que des capitaux) cherchent à quitter le pays depuis deux semaines. Certains craignent à courte échéance un virage sévère « à gauche » du Parti, il serait alors tout simplement impossible de quitter la Chine.

Comme le souligne Pierre-Antoine Donnet dans un article pour Asialyst, « il semble bien patent que les orientations politiques définies par le 20e congrès annoncent une « nouvelle ère » qui sera marquée par une Chine qui va peu à peu continuer de se refermer sur le monde extérieur, un processus qui était déjà sensible depuis quelques années. »

Le 20e Congrès du Parti a en effet acté une nouvelle étape dans la fin de « l’ère d’ouverture et de réforme » initiée par Deng Xiaoping il y a 40 ans. L’idéologie primera sur l’économie et une nouvelle tempête politique est attendue, dont le traitement de Hu Jintao et l’éviction de la Ligue de la jeunesse communiste des postes clé seraient une nouvelle étape.

La visite à Yan’an de Xi Jinping à l’issue du 20e Congrès, accompagné de la nouvelle direction du Parti, ne fait que renforcer cette appréhension : c’est à Yan’an qu’a pris fin la Longue Marche et commencé la « campagne de rectification » de Mao pour asseoir son autorité absolue sur le parti.

Le 7e Congrès du Parti à Yan’an a marqué le triomphe de Mao, le 20e Congrès doit marquer celui de Xi et initier sa nouvelle « campagne de rectification 2.0 »… même si, comme l’a montré le chercheur Alex Payette dans un article passionnant, la victoire de Xi Jinping est encore loin d’être absolue.

D’après le communiqué publié à la suite de la visite de Xi Jinping, l’objectif de cette visite était de « chérir les exploits glorieux des révolutionnaires de la vieille génération » et « démontrer la ferme détermination de la nouvelle direction à transmettre les gènes révolutionnaires ».

Or, comme le montre Roger Faligot dans son livre référence sur les services secrets chinois, même les observateurs soviétiques – pourtant habitués aux campagnes staliniennes – ont été choqués par la violence des persécutions, tortures, exécutions initiées par Mao et son maître-espion Kang Sheng à Yan’an.

Pour Kang Sheng en 1940, chaque organisation communiste abritait 30% d’espions et de traitres, raison pour laquelle des quotas « d’épuration » ont été mis en place.

Ainsi est né le maoïsme : « Parmi ces supplices très prisés par la bande de Kang Sheng figurent « la coupe de bambou : des pointes de bambous sont insérées sous les ongles ; passer un poil de cheval dans l’œil : le poil de la crinière d’un cheval est inséré dans le méat du pénis ; traverser une femme : un jet d’eau à haute pression est introduit dans le vagin d’une femme ; donner à boire à l’invité : faire avaler une grande quantité de vinaigre ; la poulie radieuse : la victime est suspendue et fouettée avec des grandes lanières de cuir ; presser l’encens : brûler le dessous des bras avec des bâtons d’encens ; tailler la route : attacher un prisonnier à la queue d’un cheval et le lancer au galop jusqu’à ce que mort s’ensuive ; assister la production : faire creuser la tombe au prisonnier pour l’enterrer vivant… À Yan’an souffle un vent de folie, comme le constate le chroniqueur Vladimirov en envoyant des rapports alarmants à Moscou. » (1)

La récente référence de Xi Jinping à Yan’an n’augure donc rien de bon, ni pour la Chine, ni pour le monde.

Les deux premiers mandats de Xi Jinping ont été marqués par une lutte pour le pouvoir, présentée comme « une campagne contre la corruption », et la définition des concepts clé de Xi : diplomatie des loups guerriers, l’Est s’élève et l’Ouest s’effondre, la prospérité commune, une communauté de destin pour l’humanité…

Le troisième mandat se présente comme celui de la nouvelle révolution culturelle : diffuser et imprimer (au fer rouge si besoin) ces concepts dans chaque cellule de la société chinoise, et dans le monde.

La révolution culturelle chinoise a essaimé aux quatre coins du monde dans les années 60, pilotée par le Département des liaisons internationales – petit Komintern à la mode chinoise, cette nouvelle tempête suivra-t-elle le même chemin? C’est certainement l’enjeu qui se cache derrière cette « communauté de destin pour l’humanité » promue par Xi: façonner la Chine et le monde selon sa pensée marxiste-léniniste. C’est également l’enjeu de la lutte d’influence dans les institutions internationales, la lutte pour la domination dans les normes, la lutte pour un nouvel ordre international, alors que la Chine est le pays qui a le plus profité de l’ordre international initié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour arriver à cette fin, Xi dispose également de son «arme magique», qu’il a lui-même ainsi désignée en 2014 : le département du Travail de Front Uni.

En 1957, Mao déclarait prétentieusement : « À l’avenir, nous établirons un comité mondial [et] élaborerons des plans d’unification mondiale » (2). Aujourd’hui Xi se dresse devant le monde et n’a pas d’autre ambition.

1 : Les services secrets chinois, Roger Faligot, page 79

2 : The Sino-soviet split, Lüthi, page 88

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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