La mort de Khashoggi est utilisée pour déstabiliser davantage le Moyen-Orient

Le tollé médiatique autour du meurtre de Jamal Khashoggi se poursuit. Citant « des personnes au courant de l’affaire », le Washington Post a rapporté que « la CIA a conclu que le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman avait ordonné l’assassinat ». Toutefois, en réponse à la demande du journal, le porte-parole de la CIA a refusé de commenter cette affaire.

Donald Trump a déclaré avoir parlé à Gina Haspel, la directrice de la CIA, et un rapport complet lui sera rendu le 20 novembre.

La porte-parole du département d’État, Heather Nauert, a fait une déclaration le 17 novembre, soulignant que « des reportages récents indiquant que le gouvernement américain a tiré une conclusion finale sont inexacts. Il reste de nombreuses questions sans réponse concernant le meurtre de M. Khashoggi ».

Un « joueur »

C’est vrai que Jamal Khashoggi publiait, depuis un an, des articles dans la rubrique Global Opinions du Washington Post. Toutefois, ses activités allaient bien au-delà d’un simple journaliste, remarque dans une tribune parue dans le Financial Times Alexander Downer, diplomate et homme politique australien :

« Mes sources de renseignement m’informent qu’il travaillait comme agent de renseignement pour le service de renseignement saoudien, le GID, depuis environ 20 ans. À un moment donné, le GID l’a envoyé au Soudan pour rencontrer Oussama Ben Laden et essayer de le détourner du terrorisme. Il a échoué.

« Khashoggi a toujours été proche des Frères musulmans – les gens qui, à l’époque, ont installé leur contrôle sur l’Égypte sous la direction de Mohamed Morsi à la suite du soi-disant Printemps arabe. Les Frères musulmans est une organisation islamiste extrémiste vouée à l’introduction de la charia et à la création d’un califat islamique. »

Les récentes actions de Khashoggi en Turquie l’ont mis en conflit direct avec les mesures réformistes entreprises par le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman.

« Khashoggi – ancien agent des services de renseignements saoudiens, proche des Frères musulmans et opposant juré au programme de réformes de Mohammed bin Salman – était en train de créer un centre pour promouvoir l’idéologie des Frères musulmans. Il l’installait en Turquie avec de l’argent qatari. Les Saoudiens ne voulaient pas qu’il le fasse. En septembre, ils lui ont offert 9 millions de dollars pour qu’il retourne en Arabie saoudite et y vive sans problèmes. Ils voulaient le mettre hors jeu. Khashoggi a refusé et le reste, vous le savez.

« Cet homme n’était pas un libéral d’orientation occidentale qui a été brutalement assassiné à cause de sa passion pour la liberté. Cet homme était un joueur. »

À noter qu’Alexander Downer n’est pas seulement un diplomate australien. Il a été ministre des Affaires étrangères de l’Australie pendant onze ans. Le service de renseignement secret australien (ASIS), homologue direct de la CIA, fait partie du ministère des Affaires étrangères et du Commerce. Le directeur d’ASIS relève directement du ministre des Affaires étrangères.

M. Downer a personnellement supervisé toutes les opérations de renseignement de l’Australie pendant onze ans et il est particulièrement bien placé pour savoir de quoi il parle.

Le réalignement sur l’extrémisme

Le Moyen-Orient connaît un réalignement spectaculaire : il se partage entre les régimes qui soutiennent l’extrémisme et ceux qui s’y opposent.

Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), alliance politique et économique de six pays de la péninsule arabique, à été à l’avant-garde des efforts entrepris contre l’extrémisme.

Encouragés par l’Arabie saoudite et l’Égypte, la plupart des membres du CCG ont choisi de s’opposer à l’extrémisme. Le Qatar en fait exception – ce pays a choisi discrètement, mais systématiquement, de s’aligner avec les extrémistes, en particulier les Frères musulmans. Le Qatar a soutenu les factions extrémistes en Syrie tout au long de la guerre civile. Ce pays s’est subtilement aligné sur l’Iran, s’opposant directement aux efforts déployés par l’Arabie saoudite et l’Égypte pour positionner les pays arabes contre le régime iranien.

Le Qatar est actuellement soumis à un blocus imposé par les autres membres du CCG pour son alignement sur l’Iran et les Frères musulmans. Les récents liens de Khashoggi avec le Qatar lui ont peut-être finalement couté la vie.

« Le vrai crime est le fait que Khashoggi était soutenu par les partisans des Frères musulmans, notamment par le régime qatarien et le gouvernement turc », souligne le professeur As`ad AbuKhalil dans son article publié sur le site de Consortium News.

« Un écrivain d’Okaz, un quotidien de Djeddah, l’a accusé d’avoir rencontré l’émir du Qatar à l’hôtel Four Seasons à New York et d’avoir des liens avec des ‘services de renseignement régionaux et internationaux’. Si c’est vrai, cela a peut-être déterminé son sort. Le Qatar est actuellement l’ennemi numéro un du régime saoudien, peut-être pire que l’Iran. »

La question beaucoup plus vaste de la stabilité au Moyen-Orient n’est pas prise en compte dans la rhétorique qui s’enflamme autour de l’affaire Khashoggi. L’Arabie saoudite joue un rôle crucial et revêt une importance stratégique pour le maintien d’un équilibre des forces au Moyen-Orient et, comme le note Alexander Downer, dans le golfe Persique.

Un affaiblissement continu du régime nouvellement établi par le prince Mohammed bin Salman s’avérerait déstabilisant pour l’ensemble de la région. Sa destitution pourrait s’avérer désastreuse. Mais cela n’en a pas empêché certains de réclamer exactement ce type de réponse.

Le 17 novembre 2018, le sénateur américain Richard Blumenthal a écrit dans son tweet :

« Trump doit accepter (pour une fois) la conclusion irréfutable de ses experts du renseignement : le prince héritier Mohammed bin Salman est coupable du meurtre monstrueux de Khashoggi. Ce meurtre éhonté doit avoir des conséquences – sanctions, poursuites judiciaires, renvoi de Mohammed bin Salman et d’autres, et non une dissimulation continue, rendu possible par Trump. »

Le risque d’instabilité

Deux questions simples méritent d’être posées.

Pourquoi devrions-nous continuer à nous ingérer dans la politique intérieure de l’Arabie saoudite et pourquoi serions-nous prêts à risquer l’exacerbation de l’instabilité dans une région déjà instable ?

Comme l’a justement évoqué Alexandre Downer : « L’abandon des relations avec l’Arabie saoudite affaiblirait davantage les intérêts et l’influence des pays occidentaux au Moyen-Orient. Et si vous pensez que cela n’a pas d’importance, vous avez tort. Le Moyen-Orient est déjà assez volatil pour ne pas accroître cette volatilité en créant de nouveaux vides du pouvoir. »

Les allégations selon lesquelles les Saoudiens sont entièrement responsables de la mort de Khashoggi peuvent s’avérer justes. L’Arabie saoudite n’est pas un porte-drapeau des droits de l’homme. C’est un gouvernement autoritaire, une monarchie dirigée par la maison royale des Saoud. Il est possible que bin Salman ait ordonné l’assassinat.

Il est également possible qu’une faction rivale au sein du gouvernement saoudien ait été responsable du meurtre de Khashoggi dans le but de déstabiliser le pouvoir de bin Salman.

Il y a aussi d’autres acteurs, tels que la Turquie et l’Iran, qui ont tout à gagner d’un affaiblissement ou d’une déstabilisation des relations entre l’Occident et les Saoudiens.

Peu importe qui en est responsable, il semble très imprudent de changer notre politique étrangère et notre soutien à l’une des principales forces stabilisatrices dans une région historiquement instable à la suite de la mort d’un individu aux liens douteux.

Comme le fait remarquer Alexandre Downer : « Vous pouvez, au gouvernement, vous laisser emporter par le discours médiatique dominant, et si vous concevez votre politique étrangère sur cette base, vous n’obtiendrez rien. Un gouvernement sage est un gouvernement qui a une direction stratégique claire et qui sait comment gérer les événements éphémères souvent provoqués par d’autres ayant des motifs cachés. »

Jeff Carlson

Jeff Carlson est un analyste financier agréé. Il a travaillé pendant 20 ans en tant qu’analyste et gestionnaire de portefeuille sur le marché des obligations à rendement élevé. Il dirige le site Web TheMarketsWork.com

Le point de vue exprimé dans cet article est celui de son auteur et ne reflète pas nécessairement celui d’Epoch Times.

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