Xi Jinping se rend au Portugal et en Espagne pour promouvoir les objectifs géopolitiques de la Chine

Les investissements chinois font partie des efforts de Pékin visant à amener l'Europe à adhérer à son projet de « nouvelles routes de la soie »

L’initiative chinoise des projets d’infrastructure « One Belt, One Road – OBOR » (une ceinture, une route) est souvent qualifiée de « nouvelles routes de la soie ». Ce programme gigantesque, lancé en 2013 et effectué en Asie, en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, prévoit une immense « ceinture » terrestre par rail et route en Asie, doublée d’une « route » maritime permettant à la Chine de rejoindre l’Afrique et l’Europe par la mer. Il inclut la construction de routes, ports, lignes de chemin de fer et parcs industriels dans 65 pays pour un montant d’investissements estimé entre 4 000 et 8 000 milliards de dollars.

Ce projet phare du régime chinois vise à renforcer son influence internationale par le biais du développement des voies commerciales mondiales et des investissements qui servent ses intérêts.

Toutefois, en Asie du Sud-Est et dans certains pays insulaires du Pacifique Sud, les projets d’OBOR ont récemment fait l’objet d’un examen approfondi par crainte d’accabler ces pays d’énormes dettes envers la Chine.

Alors la Chine a mis le cap sur l’Europe. En tenant compte que certains pays européens et l’Union européenne se méfient de plus en plus des acquisitions chinoises dans des secteurs critiques comme la technologie et la construction automobile, le régime chinois cherche à établir des liens avec des pays ayant relativement moins de poids économique, tels que le Portugal et l’Espagne.

Selon l’agence officielle chinoise Xinhua, le leader chinois Xi Jinping se rend en Espagne du 27 au 29 novembre et au Portugal les 4 et 5 décembre prochains.

En Espagne, la Chine signera des accords communs visant à explorer des marchés tiers, tandis qu’au Portugal, elle « renforcera la coopération » dans divers secteurs tels que la science et la technologie, la conservation de l’eau, l’énergie, les infrastructures et les finances, a annoncé Xinhua le 24 novembre.

Les observateurs s’attendent à ce que la Chine fasse pression pour que ces deux pays adhèrent à l’OBOR. Les investissements chinois s’inscrivent non seulement dans le programme visant à accéder aux technologies sensibles développées par le secteur privé de ces pays, mais aussi à utiliser les accords économiques pour obtenir un soutien politique.

Portugal

Au Portugal, la Chine a fait de « grands progrès ». Au milieu de la crise financière en 2008, le Portugal avait désespérément besoin de capitaux étrangers et la Chine n’a pas manqué cette occasion. Les investissements étrangers directs chinois sont passés de zéro avant 2010 à 5,7 milliards d’euros en 2016, selon un rapport publié en décembre 2017 par European think tank Network on China, un consortium d’instituts de recherche de différents pays européens.

Selon Reuters, aujourd’hui les entreprises chinoises détiennent 25 % du réseau national du Portugal, 27 % de sa plus grande banque cotée en bourse et la totalité de son plus grand assureur et opérateur d’hôpitaux privés.

Plusieurs contrats importants liés à la technologie des énergies renouvelables, y compris l’acquisition en 2011 d’Energias de Portugal (EDP) par le géant chinois de l’énergie hydroélectrique China Three Gorges Corporation (CTG), « ont permis à CTG d’accéder aux connaissances et aux compétences les plus récentes dans ce domaine », indique le rapport.

L’acquisition par CTG de l’un des plus grands opérateurs énergétiques du Portugal lui a permis de s’implanter sur les marchés mondiaux en Afrique, en Amérique du Sud et aux États-Unis. Par exemple, grâce au partenariat avec EDP, CTG a acquis huit centrales hydroélectriques au Brésil, ce qui en fait le deuxième producteur privé d’énergie de ce pays.

Un homme passe devant le siège social d’Energias de Portugal (EDP) à Lisbonne, Portugal, le 23 décembre 2011. (Patricia de Melo Moreira/AFP/Getty Images)

Les investissements de Pékin visent également les ports du pays. « La Chine soutient la participation du Portugal dans l’initiative OBOR et encourage les deux pays à coopérer dans le domaine de la recherche maritime et de la logistique portuaire », a déclaré Xi Jinping lui-même.

En particulier, la Chine envisage la possibilité de développer le port portugais de Sines dans le cadre de la création de nouvelles « routes » commerciales maritimes prévues par l’OBOR. Dans un document de 2017, Pékin avait appelé à la création de trois nouvelles voies maritimes pour stimuler le commerce chinois.

Mais comme les sociétés chinoises ont progressivement acquis des participations dans des ports européens ces dernières années, les autorités européennes craignent que ces entreprises communes ne permettent aux marchandises chinoises de contourner illégalement les droits d’importation – comme dans le cas d’une enquête en cours sur le port du Pirée en Grèce, appartenant déjà à la Chine.

Pour le moment, le gouvernement portugais semble pressé d’accueillir de tels investissements. En mai dernier, le Premier ministre Antonio Costa a déclaré au parlement du pays que les modifications apportées l’année dernière à la loi portugaise sur les offres publiques d’acquisition (OPA) visaient à encourager les investisseurs chinois.

« C’était mon initiative et elle vise à faire en sorte que le Portugal offre les mêmes conditions aux étrangers, notamment aux Chinois, qu’aux Européens », a-t-il martelé.

Espagne

D’après le rapport de European think tank Network on China, les investissements chinois en Espagne sont encore relativement modestes en volume. Cependant, selon une étude du Groupe Rhodium, ils ont connu une croissance exponentielle comme au Portugal, passant de moins de 10 millions d’euros par an avant 2012 à plus de 1,6 milliard d’euros en 2016.

En outre, en 2016, les sociétés chinoises – dont l’une appartenant à l’État – ont fait deux acquisitions importantes dans les entreprises espagnoles d’ingénierie Aritex et Eptisa, révélant ainsi le désir de Pékin d’accéder à la haute technologie. Aritex se concentre sur les secteurs d’aéronautique, d’automobile et des énergies renouvelables, tandis qu’Eptisa a des projets dans la technologie informatique et les infrastructures de transport – les domaines que Pékin a répertoriés comme prioritaires pour le développement dans son plan « Made in China 2025 », prévoyant que la Chine devienne leader mondial en haute technologie.

Par ailleurs, en juin 2017, la compagnie maritime d’État chinoise COSCO a acquis une participation majoritaire dans Noatum Port Holdings, l’opérateur de deux terminaux à conteneurs dans les ports de Valence et de Bilbao, démontrant ainsi les espoirs de Pékin d’amener l’Espagne dans l’OBOR. Noatum est le plus grand opérateur de terminaux maritimes d’Espagne.

Les tours de turbines éoliennes sont chargées sur un navire à Bilbao, en Espagne, le 20 avril dernier. La Chine cherche à investir dans le secteur des énergies renouvelables en Espagne et au Portugal voisin. (Ander Gillenea/AFP/Getty Images)

Alors que le gouvernement espagnol est impatient de recevoir de tels investissements, les citoyens espagnols restent plus prudents. Un sondage mené en 2015 par le groupe d’experts de Elcano Royal Institute a révélé que la plupart des Espagnols percevaient négativement les investissements chinois. À la question « quels pays aimeriez-vous voir investir plus ou moins ? », la Chine a reçu la pire évaluation de tous les pays – 24 % de répondants souhaitant moins d’investissements chinois. En comparaison, 6 % ont déclaré vouloir moins d’investissements provenant de l’Allemagne et 48 % en ont souhaité davantage.

La semaine dernière, l’Union européenne est parvenue à un consensus sur les règles d’examen des investissements qui, si elles sont approuvées, s’appliqueraient à tous les États membres de l’UE. Cette mesure visait à contrer les accords qui poseraient des risques pour la sécurité nationale. Les nouvelles règles pourraient nuire aux plans d’investissement de la Chine en Europe.

Influence politique

L’influence financière de Pékin dans les pays européens a un autre effet secondaire : elle peut inciter les gouvernements à se conformer aux plans politiques de la Chine. En Hongrie, par exemple, les liens économiques avec la Chine ont amené le pays à fermer les yeux sur les méfaits du régime chinois.

En mars 2017, la Hongrie aurait fait pression sur l’UE pour qu’elle n’ajoute pas son nom à la lettre commune des ambassades internationales dénonçant la torture des avocats détenus en Chine.

Le mois suivant, la Hongrie était le seul pays de l’UE à ne pas signer le rapport des ambassadeurs de l’UE critiquant l’OBOR pour bafouer les normes de transparence internationale, tout en défendant les intérêts du régime communiste chinois.

Annie Wu

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