La procrastination productive

Peut-être que la procrastination n'est pas si mauvaise que ça après tout ?
Par Jennifer Margulis
25 mai 2022 16:07 Mis à jour: 25 mai 2022 16:21

Victor Hugo n’avait que cinq mois pour écrire son roman Notre-Dame de Paris ou Le Bossu de Notre-Dame. Mais l’auteur français déjà accompli est complètement bloqué. Un an après l’échéance convenue avec l’éditeur, Victor Hugo n’avait pas écrit une seule phrase du livre.

Trop de choses occupaient son esprit.

Tout d’abord, Victor Hugo était distrait par les bouleversements en France. En 1830, Paris était assiégé, en proie à des bouleversements politiques et au milieu d’une seconde révolution.

Par ailleurs, Victor Hugo et sa femme avaient été expulsés précipitamment de leur logement parce que la propriétaire ne supportait pas le bruit généré par les allées et venues de leurs amis et collègues.

Utilisant n’importe quelle excuse pour remettre à plus tard la tâche à accomplir, Victor Hugo passe son temps à aller au théâtre au lieu de rester à l’intérieur pour écrire le livre.

Mais lorsque son libraire, furieux, lui annonce qu’il est en rupture de contrat et qu’il doit livrer l’intégralité du manuscrit avant le 1er décembre, sous peine de payer une amende de 1000 francs par semaine de retard, Hugo sait qu’il doit faire quelque chose de radical pour se mettre au travail.

Selon les mémoires publiées par son épouse, il s’est rendu compte qu’il « devait être ponctuel à l’heure près ».

À cette fin, il s’est acheté une bouteille d’encre et un châle en laine grise dans lequel il pouvait s’enrouler. Puis il a mis sous clé ses vêtements habituels pour ne pas être tenté de sortir de la maison. Enfin, il a commencé à écrire.

À partir de ce jour, a expliqué sa femme, Victor Hugo ne quittait son bureau que pour manger et dormir. Ses seules pauses étaient une heure de conversation avec ses amis dans l’après-midi. En fait, pendant toute la durée de la rédaction de ce qui sera considéré par la suite comme l’un des plus grands romans de la littérature européenne, Hugo n’a quitté son nouvel appartement qu’une seule fois. Le 20 décembre (il a obtenu une prolongation jusqu’en février), il tente d’assister au procès du roi Charles X. Et voilà. Son plan pour battre la bête de la procrastination fonctionne. Il écrit la dernière ligne de Notre-Dame de Paris le 14 janvier, en utilisant la dernière goutte de sa bouteille d’encre.

Des experts tels que James Clear, le gourou des habitudes saines et auteur de Atomic Habits, ont abondamment utilisé l’histoire de Victor Hugo pour proposer aux lecteurs des techniques leur permettant de surmonter leurs blocages et de vaincre la procrastination. Mais s’il y avait une autre façon de comprendre ce que Victor Hugo a vécu ? Et si le temps qu’il passait à ne pas écrire était nécessaire, une partie essentielle du processus qui l’a conduit à écrire un livre aussi important et génial ?

Le problème de la procrastination

La procrastination, l’indécision, l’hésitation, quel que soit le nom qu’on lui donne, est le lot de la plupart d’entre nous. Même les écrivains et les artistes les plus productifs, ainsi que les PDG les plus performants, connaissent des moments dans leur vie ou dans leur carrière où, tout comme Hugo, ils sont bloqués.

La procrastination est un « problème » si répandu que d’innombrables livres et articles ont été écrits sur la façon de la combattre. Vous avez probablement déjà entendu parler de certains d’entre eux. Peut-être même les avez-vous lus : le best-seller de 2017 de Brian Tracy, Eat That Frog!: 21 Great Ways to Stop Procrastinating and Get More Done in Less Time ; celui de 2012 de Piers Steel, The Procrastination Equation: How to Stop Putting Things Off and Start Getting Stuff Done, plus érudit ; et le classique de Jane Burka et Lenora Yuen (1983) Procrastination: Why You Do It, What to Do About It Now.

Ces ouvrages sont tous fantastiques et utiles. Ils présentent tous plusieurs arguments contre la procrastination.

Vous connaissez déjà ces arguments, car vous vous les êtes probablement répétés à maintes reprises : la procrastination est le contraire de la productivité ; ce à quoi vous résistez persiste ; lorsque vous êtes empêché de faire les choses que vous voulez et aimez faire, vous ne vivez pas à votre meilleur ; les activités qui vous font perdre du temps, comme les jeux vidéo et les médias sociaux, vous éloignent des choses qui comptent vraiment. La liste est longue.

Jeannie Lopez, psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie (ainsi qu’en nutrition fonctionnelle) basée à East Bay, en Californie, m’a expliqué que de nombreuses dynamiques psychologiques entrent en jeu lorsque les gens procrastinent. Parfois, c’est le perfectionnisme et la peur de l’échec qui empêchent les gens de faire ce qu’ils savent devoir faire, d’autres fois, c’est à cause de problèmes cérébraux, notamment des troubles du fonctionnement exécutif. Les difficultés à résoudre des problèmes, à se fixer des objectifs et à rester concentré sur une tâche sont courantes chez les enfants et les adultes atteints de TDAH et d’autisme, a expliqué Mme Lopez.

Elle m’a également dit qu’il est fréquent de trouver des procrastinateurs et des non-procrastinateurs dans la même famille. En effet, l’un des principaux chercheurs américains sur la procrastination, le Dr Joseph Ferrari, professeur à l’université DePaul de Chicago, insiste sur le fait que la procrastination n’a que peu ou pas de composante génétique.

« On ne naît pas procrastinateur », insiste-t-il dans un article paru récemment dans Psychology Today. « Vous n’êtes pas le produit de ‘mauvais gènes’ de vos parents. Vous apprenez la procrastination comme un mode de vie (…) »

Mme Lopez est d’accord.

« Je planifie et je suis super-organisée. Ma fille ne l’est pas. Elle a 18 ans et elle procrastine tout le temps. L’attitude de ma fille est la suivante : ‘Pourquoi le faire maintenant, quand on peut le faire plus tard ?' » a dit Mme Lopez. « Mon style, c’est : ‘Faisons-le maintenant, pour pouvoir faire autre chose plus tard !' »

Une procrastination positive

Bien qu’elle soit parfois frustrée par le choc entre sa façon de faire et celle de sa fille, Mme Lopez affirme toutefois que la procrastination présente des avantages invisibles et méconnus.

« Regardons le côté positif », dit-elle. « Assurons-nous que nous examinons les avantages et les inconvénients de la procrastination en tant que concept. En quoi nous entrave-t-elle et en quoi nous aide-t-elle et nous propulse-t-elle vers l’avant ? »

Mme Lopez affirme que sa fille, qui s’épanouit dans la montée d’adrénaline que procure le fait de repousser quelque chose jusqu’à ce qu’elle soit presque à court de temps, est capable d’accomplir des tâches avec un haut niveau d’excellence juste avant leur échéance.

« Pour les accros à l’adrénaline comme elle, ça les fait avancer. C’est leur carburant. Ils vivent pour ces moments. C’est parti. Voilà le défi. Allons-y. »

Mais si vous n’êtes pas quelqu’un qui carbure à l’adrénaline de dernière minute, alors même que vous vous en voulez de « perdre du temps » et que vous laissez votre discours négatif prendre le dessus, ce qui se passe réellement peut être très différent. La procrastination n’est pas toujours « mauvaise » ou « erronée » ou une « perte de temps ». En fait, je dirais même que votre procrastination peut parfois, voire souvent, servir un objectif positif.

Il existe un concept que j’appelle la procrastination productive.

Lorsque l’impulsion de remettre à plus tard ce que vous pensez devoir faire vous amène à faire autre chose qui est en fait productif et nécessaire à votre santé et à votre bien-être, la procrastination devient une partie d’un processus positif et productif.

Permettez-moi de vous donner quelques exemples. Récemment, au lieu de terminer un article de magazine à rendre à la fin de la journée, j’ai remarqué qu’il faisait soleil dehors. C’était le moment idéal pour retourner la terre de mon compost. Je me suis donc levée de mon bureau et suis allée travailler dans le jardin (un luxe, je m’en rends compte, qui vient du fait de travailler dans son bureau à domicile). J’ai commencé à me reprocher de ne pas écrire, sachant que l’heure limite pour remettre mon article était imminente. Mais je faisais une tâche – aérer le compost – qui était productive en soi (et bonne pour les vers). Je permettais également à ma peau de s’imprégner de la lumière du soleil, qui a une multitude de bienfaits pour la santé, tout en prenant l’air et en faisant de l’exercice.

Mais, en plus de tout cela, même si je ne pensais pas activement à l’article que je devais terminer, mon subconscient devait être à l’œuvre. Une fois que j’ai eu fini de retourner et d’arroser le compost et que je suis revenue à mon bureau, la façon de résoudre un problème d’organisation de l’article m’est apparue instantanément claire.

Pour tout vous dire, je m’efforce d’être ponctuelle, mais l’article était en retard de plusieurs heures. Je m’en voulais d’avoir pris une si longue pause. Mais la vérité, c’est que ce qui ressemblait à un retard m’a en fait aidée à faire mon travail. Mes éditeurs ne se sont pas souciés du retard. La procrastination a été productive.

Ma véritable erreur était ma colère contre moi.

Mme Lopez estime que la procrastination présente plusieurs avantages.

« Notre société nous met la pression en mettant l’accent sur la vitesse et la nécessité de faire les choses rapidement », a-t-elle dit. « Mais, parfois, il faut simplement se donner le temps et laisser les choses percoler. »

La mise en jachère des terres arables

Les agriculteurs qui pratiquent des techniques régénératives laissent leurs terres en jachère pendant un ou deux cycles de croissance. Cette technique est utilisée depuis des siècles en Asie, en Afrique et dans le bassin méditerranéen. Un œil inexpérimenté voit un champ vide rempli de mauvaises herbes et un profiteur dénigre la jachère parce que le sol non planté ne rapporte rien. Mais l’homme sage sait que, aussi endormi que puisse paraître le champ, un processus de régénération et de renaissance se déroule dans le sol. La période de repos donne à la terre une chance de se régénérer.

Je crois que c’est ce que Victor Hugo faisait il y a tant d’années. Alors qu’il n’écrivait pas activement Notre-Dame de Paris, il a terminé au moins un livre de poèmes, une pièce de théâtre et une nouvelle. Notre-Dame de Paris est considéré comme l’un des romans les plus importants de la littérature européenne du XIXe siècle. Peut-être devons-nous remercier en partie la procrastination productive de Victor Hugo pour son excellence.

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