Fosun International, la plus grande société de holding de Chine continentale s’impose à l’étranger

 

Alors que la plupart des banquiers étaient en vacances fin décembre 2014, la bataille pour l’acquisition de Club Méditerranée SA touchait à sa fin. Mieux connue sous le nom de Club Med, c’est un des plus importants opérateurs internationaux de séjours en villages de vacances.

Le géant des fonds d’investissement privé américain KKR & Co et son partenaire, l’homme d’affaire italien Andrea Bonomi, ont perdu la bataille. L’appel d’offres a été remporté par Fosun International Ltd., une société de holding chinoise qui, jusqu’à ces derniers temps, était peu connue en Occident.

Avec un actif total de près de 45,5 milliards d’euros, Fosun est la plus grande société de holding privée de Chine. A première vue, Fosun ressemble à une société de holding diversifiée comme Berkshire Hathaway ou, à une échelle beaucoup plus petite, à MacAndrews & Forbes de Ronald Perelman.

Mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit que Fosun doit son rapide succès au Parti communiste chinois (PCC). Ces dernières années cependant, Fosun a progressivement cherché à se libérer de la dépendance au PCC, tandis que ce dernier traverse une période de luttes intestines et d’incertitude économique.

C’est dans ce contexte que la société Fosun est en train d’investir massivement ses capitaux hors de Chine, en acquérant des sociétés et de l’immobilier à l’étranger, une offensive qui vise à assurer son avenir indépendamment du sort du PCC.

Le Club Med et les grands dépensiers chinois

L’offre finale de Fosun était de 24,60 euros par action, attribuant au Club Med une valeur totale de 939 millions d’euros. KKR a refusé d’augmenter son offre au-delà de 24 euros l’action, mettant ainsi fin à un an et demi d’appel d’offres pour l’acquisition de l’opérateur de tourisme français en difficulté.

Le Club Med dispose d’un réseau bien fourni de complexes touristiques couvrant l’ensemble des Caraïbes, de l’Europe et de l’Asie. Sa récente tentative de se diversifier dans le voyage haut de gamme n’a pas été fructueuse, et ses revenus ont même chuté, passant de 1,41 milliard d’euros en 2013 à 1,38 milliard d’euros en 2014. Ces deux dernières années, la société a enregistré une perte annuelle nette de 9 millions d’euros. Les difficultés financières récentes du Club Med dans un contexte de stagnation économique en Europe, ont conduit la société de courtage parisienne Oddo à s’interroger sur les 939 millions d’euros déboursés par Fosun pour le rachat du Club Med.

Guo Guangchang, Président de Fosun, en visite à la boutique du Club Med sur les Champs-Élysées à Paris. (Eric Piermont /AFP/Getty Images).
Toutefois, il est facile de comprendre l’intérêt commun entre Fosun et le Club Med. Henri Giscard d’Estaing, le PDG de Club Med, voyait dans KKR et Bonomi, des investisseurs privés à la recherche d’un redressement rapide à effectuer. Une telle acquisition «pourrait mener à l’effondrement du Club Med» avait confié Henri Giscard d’Estaing, début décembre, au Wall Street Journal.
En revanche, le Club Med voyait dans Fosun l’opportunité d’un mariage à long terme. Depuis 2012, les touristes chinois ont en effet été les plus grands dépensiers du monde. Selon son rapport annuel de 2014, le Club Med avait deux hôtels tout compris en Chine bien avant son rachat et la commercialisation auprès des touristes chinois était devenue l’une de ses plus grandes priorités.

D’un côté, Fosun sait bien que les Chinois aisés sont de plus en plus demandeurs de voyages de luxe et, de l’autre côté, le Club Med dispose d’une large gamme de séjours de vacances. C’est l‘opportunité de joindre cette offre à cette demande chinoise qui a rendu le club Med attractif aux yeux de Fosun.

Après avoir finalisé le rachat du Club Med en février, Fosun n’a pas perdu de temps pour développer ses nouvelles activités. Le 6 mars dernier, il a acheté 5% du capital du groupe touristique anglais Thomas Cook qui commercialise des voyages et des vols charters.

Fosun a déboursé environ 128.500.000 € pour cette petite participation dans Thomas Cook qu’il espère bien doubler prochainement, selon le registre des régulateurs de titres de Hong Kong.

La collaboration et la mutualisation des énergies nées du rapprochement entre Thomas Cook et le Club Med devraient bénéficier aux deux compagnies en leur permettant d’augmenter leurs ventes en direction des Chinois désireux de voyager à l’étranger.

L’impact en Chine

Fosun a été fondé en 1992 par quatre diplômés de l’université de Fudan. Guo Guangchang, un des co-fondateurs, en est aujourd’hui le président. En chinois, le nom de la société se prononce «Fu-Xing», ce qui signifie littéralement «étoile de Fudan». Cette dénomination rend hommage à la réussite de quatre diplômés sortis de l’université de Fudan.

En Chine, il est particulièrement difficile d’établir une entreprise privée à grande échelle, car le Parti communiste chinois et son système bancaire largement contrôlé par l’État, ont de tout temps favorisé les entreprises publiques. Celles-ci bénéficient en effet directement aux responsables du gouvernement que ce soit aux niveaux local, régional ou national.

Deux femmes passent devant une publicité du Club Med à Shanghai. L’opérateur français spécialisé dans les séjours en villages de vacances a été racheté en début d’année par la société d’investissement chinoise Fosun, qui a déboursé près de 980 millions d’euros pour cette nouvelle acquisition. (Philippe Lopez/AFP/Getty Images)

Cependant Guo Guangchang, dont la fortune nette est estimée à environ 5 milliards d’euros, semble s’être émancipé de la dépendance au PCC, en nouant au cours des années, son propre réseau de contacts. La montée de Fosun coïncide en fait avec les efforts de la Chine dans le milieu des années 1990, de libéraliser son économie et de promouvoir les entreprises privées. À ses débuts, alors que la Chine assumait déjà le rôle «d’usine du monde» Fosun investissait beaucoup dans les secteurs chinois de la machinerie lourde et de l’équipement, qui connaissaient alors un grand essor. Puis progressivement, Fosun s’est impliqué dans l’immobilier chinois et depuis quelques années, il est devenu un investisseur privé important pour de nombreuses entreprises publiques chinoises soumises à des plans de restructuration.

Beaucoup d’entreprises d’État, à cause de la corruption et d’un management inefficace devenaient sur-gonflées et ingérables. Dans certains cas, elles servaient même de lavoir à des politiciens corrompus pour le blanchiment d’argent. Dans le but d’améliorer la gestion de ces entreprises et de partager les risques entre investisseurs publics et privés, le Comité central a proposé, lors de la troisième session plénière du PCC en 2013, d’encourager la participation du secteur privé dans les entreprises publiques.

Fosun a donc apporté de l’argent privé et s’est impliqué dans les restructurations des entreprises publiques. En août 2014, elle a investi dans 21 projets de restructuration de ce type. Bien que les détails de ces arrangements n’aient pas été rendus publics, on pense que les conditions étaient favorables à Fosun. Selon l’agence Xinhua, porte-parole du PCC, la société était d’ailleurs fréquemment mentionnée dans les rapports officiels comme un participant principal dans les projets de restructuration.

Fosun a aussi profité du laxisme du système bancaire chinois pour financer une partie de ses investissements. Au 30 juin 2014, Fosun et ses succursales avaient près de 12 milliards d’euros de dettes et d’emprunts, dont la majorité (8 milliards d’euros) était des prêts bancaires, garantis pour moitié par les actifs de ses succursales chinoises. De tels emprunts ont presque doublé de 2013 à 2014.

Aujourd’hui, Guo Guangchang est également membre de l’Assemblée nationale populaire, l’organe législatif contrôlé par le Parti communiste. C’est un atout, qu’il a habilement utilisé pour promouvoir les intérêts de Fosun.

Aux États-Unis, les membres du Congrès sont accusés d’être sous l’influence des hommes d’affaires qui les soutiennent financièrement mais, en Chine, dans le cas de Guo Guangchang, le membre du Congrès est lui-même l’homme d’affaire. Les membres de l’Assemblée nationale populaire chinoise sont nommés par les autorités provinciales et locales, et doivent aussi être approuvés par le PCC.

Investir à l’étranger

Au cours des cinq dernières années, Fosun a élargi ses opérations d’investissement aux sociétés occidentales, y compris à des marques bien connues comme les vêtements St. John et les accessoires Folli Follie.

Fosun s’est aussi diversifié dans l’immobilier américain. L’année dernière, sa branche immobilière a acquis le One Chase Manhattan Plaza, un gigantesque complexe de plus de 200 hectares, situé au centre de Manhattan, pour presque 650 millions euros. Ce gratte-ciel était auparavant le siège social de la banque Chase Manhattan faisant actuellement partie de la société financière J.P. Morgan Chase & Co.

Dans le même temps, Fosun s’est débarrassé de certains de ses investissements immobiliers en Chine. Après plusieurs années de diversification dans de nouveaux projets, sa filiale Shanghai Forte Land Co. Ltd, spécialisée dans l’immobilier, affichait une aliénation nette d’espace immobilier (acquisitions moins les ventes) de plus de 100 hectares pendant les six premiers mois de l’année 2014.

Ces derniers mois, Fosun est devenu encore plus offensif dans l’acquisition des actifs étrangers. En mars dernier, Bloomberg a annoncé que Fosun avait fait une offre pour Cushman & Wakefield Inc., basé à New York, la troisième société de gestion immobilière du monde.

Fosun a choisi le bon moment pour investir à l’étranger. La Chine souffre d’une fuite des capitaux sans précédent, provoquée à la fois par la campagne anti-corruption du dirigeant du PCC Xi Jinping, par un yuan faible et par l’effondrement des valeurs d’actifs à l’intérieur du pays. Selon une étude récente de Diana Choyleva, analyste au centre londonien Lombard Street Research, la fuite des capitaux chinois à l’étranger a battu tous les records au cours des 3ème et 4ème trimestres de l’année 2014.

Cette tendance est apparue il y a de nombreuses années. Investir en Occident est même devenu une nécessité pour Fosun qui a une bonne connaissance de la politique intérieure du pays et de l’évolution des secteurs industriel et immobilier.

Un Airbus A320 de la compagnie Thomas Cook décolle de l’aéroport de Lille-Lesquin situé dans le Nord de la France. La société d’investissement chinoise Fosun détient 5% du capital de Thomas Cook depuis le mois de mars. (Philippe Hugeun/AFP/Getty Images)

Guo, l’apprenti de Warren

Guo Guangchang cite l’investisseur américain Warren Buffett comme sa source d’inspiration et voit la société Berkhire Hathaway de Buffett comme son Saint Graal. Dès 2011, Guo Guangchang suit avec une grande attention l’évolution de cette société. L’année dernière, il s’est désigné lui-même comme un «apprenti» de Buffett lors d’une interview accordée à CNBC: «Nous apprenons de ses méthodes d’investissements. Nous espérons accroître notre propre puissance et devenir les disciples de Buffett couronnés de succès en Chine», a-t-il précisé à CNBC.

Warren Buffett et Guo Guangchang sont tous les deux des spécialistes des placements de valeurs. Mais ce qui fait la différence entre leurs sociétés, ce sont les bilans hors normes affichés par Berkhire Hathaway de Warren Buffet qui lui permettent de financer ses opérations à moindre coût. Les avantages de Buffett proviennent en effet en grande partie de ses filiales dans le secteur de l’assurance Geico et Gen Re, qui accumulent d’énormes ressources des polices d’assurance.

En «apprenti» assidu, Guo Guangchang a d’ailleurs confié que Fosun s’impliquera aussi dans «le secteur de l’assurance pour améliorer notre capacité d’investissement dans le futur».

Mais les motivations de Fosun pour l’acquisition des sociétés d’assurance dépassent probablement la simple volonté d’imiter Buffett.

L’instabilité politique actuelle du PCC est aussi un problème. Si les connections politiques et commerciales actuelles de Fosun disparaissent, les bénéfices tirés de la restructuration des entreprises d’État et d’autres affaires lucratives se tariraient (sans parler des pires scénarios comme la saisie d’actifs). Le malaise économique que représente le yuan faible pour la Chine, pourrait lui aussi dévaloriser les investissements de Fosun et affecter ses perspectives de bénéfices. Si c’est effectivement ce que pense Guo Guangchang, alors, il est probable que sa recherche de sources de capitaux externes soit motivée par sa volonté d’amortir le choc potentiel dû à la situation en Chine.

Et c’est là que l’acquisition de compagnies d’assurance s’avère utile. Pour les compagnies d’investissement, le secteur de l’assurance constitue une source de capitaux stable et toujours disponible. Réciproquement, les compagnies d’assurance et de prévoyance, frustrées par les faibles taux d’intérêts actuels, voient d’un bon œil les alliances avec les compagnies d’investissement et de placement de fonds privés qui peuvent leur fournir les rendements nécessaires.

L’année dernière, Fosun a acquis Caixa Seguros, le plus grand groupe d’assurance du Portugal, en surenchérissant sur Appolo Management, le groupe new-yorkais d’investissement qui a sa propre succursale d’assurance. En décembre dernier, Fosun a conclu un accord pour l’acquisition de Meadowbrook Insurance Group Inc, basé dans le Michigan, le coût de l’opération s’élevant à 400 millions d’euros. Le 27 avril dernier, ce projet d’acquisition a été approuvé par les actionnaires du groupe d’assurance américain. Il s’agit du premier achat total d’un assureur américain par une entreprise chinoise. Et la liste des acquisitions ne fait que s’allonger. En effet, début mai, la société chinoise a fait une nouvelle offre de rachat total dans le secteur de l’assurance, celui de l’assureur Ironshore très présent aux États- Unis et aux Bermudes.

Avec des compagnies d’assurances dans son giron, Fosun n’a pas besoin de contourner les restrictions du PCC sur la fuite de capitaux. Ses capitaux se trouvent en effet déjà sur place, aux États-Unis et en Europe, prêt à être utilisés.

Fosun est toujours majoritairement détenu par ses quatre co-fondateurs. Il appartient à 80% à une société de holding enregistrée dans les Iles Vierges britanniques et contrôlée par les quatre co-fondateurs. Les 20% restants de ses actions sont cotés en bourse à Hong Kong. Guo Guangchang détient près de 60% de la société de holding, le reste étant réparti entre les trois autres co-fondateurs.

Les actifs de la compagnie sont passés de 12,5 milliards d’euros en 2010 à 44,5 milliards euros en 2014. Elle affiche ainsi un taux de croissance annuel moyen de 29%.

Les récentes opérations de Fosun étaient offensives et délibérées; la compagnie semble s’être bien positionnée pour profiter de l’instabilité politique de la Chine et du tangage de l’économie mondiale. Si Fosun est capable de jouer ses bonnes cartes pendant les derniers jours du régime communiste chinois, nous serons peut-être témoins de la naissance du Berkshire Hathaway chinois.

Version originale: Fosun International, China’s Largest Holding Company, Pivots Abroad

 
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