Où retrouve-t-on l’armée chinoise dans le monde? 2e partie

Analyser les indices des emplacements paramilitaires chinois
Par Guermantes Lailari
28 juillet 2022 17:35 Mis à jour: 29 juillet 2022 07:46

Dans la première partie de cette série, nous avons examiné les lieux connus et possibles où l’Armée populaire de libération (APL) du Parti communiste chinois (PCC) a construit ses bases. Ce deuxième et dernier article examine les indices de futurs sites de l’APL, et se penche sur les groupes quasi militaires du PCC/APL, opérant en dehors du continent.

Les accords

Une base pleinement opérationnelle est l’exemple le plus explicite de l’expansionnisme du PCC/APL. Mais d’autres types d’accords peuvent également permettre à l’APL de disposer de stations qui n’opèrent pas à plein temps. Il peut s’agir d’un accord de soutien logistique, d’un accord de statut des forces à l’étranger (SOFA), des forces en visite (VFA), d’un accord sur les visites portuaires, les exercices militaires, les bases pour le contingent, d’un accord de soutien au pays hôte, d’aide en nature, d’aide en cas d’urgence, de soutien mutuel ou alors d’un protocole d’accord, d’un protocole d’accord avec du matériel en réserve, etc.

L’APL s’efforce d’ajuster tous ces accords et de les adapter en fonction des besoins concrets ou planifiés du PCC.

Stratégie des goulets d’étranglement

Un des fondamentaux dans l’implantation de l’APL : la récupération des goulets d’étranglement, autrement nommés les passages stratégiques. [Endroits étroits géographiquement, vallée, détroit, etc.] Il s’agit de surveiller la circulation des navires sous couvert d’assurer la fluidité du trafic.

La première base militaire officielle de la Chine à Djibouti démontre comment cet objectif a été atteint, donnant accès à tous les navires qui :
‑ partaient du Moyen‑Orient riche en pétrole et en gaz ;
‑ venaient de la Méditerranée ou y entraient par le canal de Suez ;
‑ venaient d’Afrique de l’Est ;
‑ passaient le cap de Bonne‑Espérance en Afrique du Sud.

D’autres points d’étranglement, comme les îles Coco au large de la Birmanie (Myanmar), offrent à l’APL le meilleur emplacement et le meilleur accès à l’est de l’océan Indien. Avec ses accès aux ports du Sri Lanka, de Djibouti, en Birmanie et à ses bases potentielles en Afrique australe, l’APL sera en mesure de réguler le transport maritime entrant et sortant de l’océan Indien, et donc de contrôler le commerce de l’Inde et du reste de l’Asie avec l’Afrique, le Moyen‑Orient et l’Europe.

Exercices militaires

Les exercices militaires entre l’APL et les armées d’autres pays constituent l’indice de relations militaires qui pourraient déboucher dans le futur sur des droits de stationnement.

Un rapport de 2021 (pdf) du bureau du secrétaire américain à la Défense indique : « En 2020, par exemple, l’APL a participé à l’exercice russe de niveau national KAVKAZ‑20 avec les forces de l’Arménie, de la Biélorussie, du Pakistan et de la Birmanie. »

Visites des hauts gradés de l’APL

Les visites des hauts gradés de l’APL anticipent régulièrement la naissance d’une nouvelle base. Ce type d’interaction signale une volonté chinoise d’établir une forme de confiance afin de tirer parti des contacts avec un pays donné et exploiter les relations personnelles développées avec les officiers étrangers.

Bien que l’APL ait annulé la plupart des visites officielles pendant la pandémie de Covid‑19 en 2020, le « ministre de la Défense nationale de la RPC, le général Wei Fenghe, a assisté à la célébration du Jour de la Victoire russe à Moscou, et a dirigé des délégations en Indonésie, en Malaisie, à Brunei, aux Philippines et au Pakistan », selon le rapport de défense américain.

Il convient de noter que l’Indonésie, la Malaisie, Brunei, les Philippines ont tous des querelles avec la Chine concernant la mer de Chine méridionale, pourtant, le Vietnam, qui a également des revendications, ne figure pas sur la liste.

Soldats de l’APL sur la Place Rouge lors d’un défilé militaire pour marquer le 75e anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale, à Moscou, le 24 juin 2020. (Pavel Golovikin/AFP via Getty Images)

Vente d’armes

La vente d’armes, voilà une autre méthode pour l’APL de rendre sa présence indispensable dans un pays. En se déployant, l’APL cherche apparemment à surveiller et organiser le transfert d’armes. Il s’agit davantage de jauger l’élite militaire et politique du pays hôte. C’est l’occasion de récupérer des informations inestimables sur le fonctionnement interne d’une armée et de sceller des opportunités qui permettront à l’avenir d’accroître la présence de l’APL.

Installations de transit

Outre l’implantation portuaire, il y a aussi l’Armée de l’air de l’APL (PLAAF). L’armée de l’air met en place tous types d’accords pour débloquer des ressources et des possibilités, telles que se ravitailler en carburant dans divers pays.

Par exemple, les 9 et 10 avril de cette année, six avions de transport militaire de longue portée Y‑20A ont fait deux allers‑retours entre la 13e division de transport et le 37e régiment aérien de la PLAAF, basés à Kaifeng, dans la province du Henan, et l’aéroport Nikola Tesla de Belgrade, en Serbie, avec des escales à Bakou, en Azerbaïdjan, ou à Istanbul, en Turquie, pour livrer une batterie de missiles antiaériens à moyenne portée FK‑3. Dans ce cas, l’Azerbaïdjan et la Turquie sont des États partenaires de discussion de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Sociétés privées de sécurité ou militaires

Les sociétés de sécurité privées (SSP) et les sociétés militaires privées (SMP) chinoises constituent un groupe de citoyens chinois peu connus liés au PCC et à l’APL.

Toutes les entreprises chinoises comptent des représentants du PCC au sein de leur conseil d’administration, et toute information d’intérêt doit être communiquée au PCC. Dans ces conditions, les SSP agissent comme l’APL mais sans uniforme. En réalité, les SSP ne sont pas des sociétés de sécurité privées, mais des organisations de façade de l’APL.

Les SSP chinoises sont engagées de trois manières :
1) elles sont financées et sous contrats avec le PCC ;
2) elles travaillent sous le contrôle direct du PCC ;
3) elles fournissent du personnel de sécurité pour des entreprises d’État chinoises.

L’offre et la demande

Selon un rapport récent du Center for Strategic and International Studies (CSIS), le PCC utilise les SMP « pour former les forces militaires ou renforcer les opérations de combat, tandis que les SSP sont principalement utilisées pour des missions non combattantes telles que la protection du personnel et la sécurité des sites ».

À l’intérieur de la Chine, il existe environ « 4000 entreprises de sécurité enregistrées avec un nombre d’employés estimé à 4,3 millions ».

Selon un article de presse chinois, « pas moins de 20 à 40 SSP chinoises opèrent à l’étranger dans une quarantaine de pays… employant un personnel estimé à 3200 professionnels de la sécurité » en 2016, protégeant 16.000 entreprises chinoises opérant à l’étranger.

Un article du RAND observe que le PCC préfère utiliser des SSP aux SMP. Les SMP ont tendance à couvrir des domaines tels que la formation militaire, mais l’APL préfère mené ce type d’activité avec la nation hôte. Les SSP couplés aux SMP russes (comme le groupe Wagner) et aux lois du PCC sur les citoyens chinois armés permettent au PCC d’éviter les SMP.

Une autre dimension importante entre en jeu pour expliquer le fait que le PCC préfère les sociétés de sécurité privées (SSP). Il y a plus de 57 millions d’anciens combattants en Chine. Beaucoup sont au chômage et réclament plus d’avantages.

Selon un rapport de Carnegie de 2020, « ces dernières années, les anciens combattants ont organisé plus de cinquante manifestations importantes pour réclamer plus d’avantages. Ces manifestations ont sapé la position du PCC et menacé la dernière phase de démobilisation et de modernisation de l’APL. Les entreprises de sécurité aident à soulager une partie de cette pression ».

Selon une source d’information chinoise, l’endroit le plus probable pour une augmentation spectaculaire des activités et des emplois des SSP du PCC est l’Afghanistan, afin de soutenir l’extraction de ressources minérales estimées à 3000 milliards de dollars par les entreprises chinoises.

Selon un rapport de la National Defense University Press, la protection de « plus de 30.000 entreprises de la RPC [République populaire de Chine] et de 5,5 millions de citoyens de la RPC travaillant à l’étranger, auxquels s’ajoutent 60 millions de voyageurs par an » constitue un autre défi pour les SSP.

L’Initiative Ceinture et Route

Dans un premier article, nous avons traité des bases de l’APL. Mais nous n’avons pas analysé les pays avec lesquels le PCC entretient des liens étroits sans avoir encore pris de mesures pour construire ou sécuriser des bases. Il y a selon les experts, bien des pays où le PCC exerce indirectement une influence stratégique :

1) Les pays où la Chine poursuit ses activités dans le cadre de l’Initiative Ceinture et Route (ICR). En mars 2022, le PCC a signé ce protocole d’accord avec 147 pays ;
2) Les pays qui ont un pourcentage élevé de leur commerce d’exportation avec la Chine et qui deviennent toujours plus dépendants ;
3) Les pays où la capture d’élite est importante et sont toujours plus sous son contrôle.

Selon un rapport du Congrès américain en 2019 : « L’Initiative Ceinture et Route [ICR] de la Chine s’est déployée et c’est la forme d’organisation qui marque le renforcement de la présence de l’APL à l’étranger le plus explicitement. »

Les États‑Unis et leurs alliés auront davantage de mal à empêcher l’APL de construire des bases une fois que le pays sera « lié » au PCC. Par exemple, l’accord de coopération global Iran‑Chine sur 25 ans conclu en 2021 engage la Chine à investir 400 milliards de dollars en Iran pour le pétrole. Bien que l’accord n’ait pas été rendu public, la presse iranienne a laissé échapper que la Chine peut déployer jusqu’à 5000 forces de sécurité en Iran pour protéger ses investissements.

La SSP chinoise, un marché potentiel pour les projets de l’ICR

Ouvrier chinois sur un chantier portuaire de la ville de Colombo, dans le cadre de l’Initiative Ceinture et Route, au Sri Lanka, le 24 février 2020. (Ishara S. Kodikara/AFP via Getty Images)

Les projets de l’ICR reposent presque exclusivement sur de la main‑d’œuvre chinoise. Seuls quelques locaux participent symboliquement aux chantiers. En 2018, plus d’un million de travailleurs chinois, employés par plus de 10.000 entreprises chinoises, ont travaillé en Afrique.

De nombreux chantiers se trouvent dans des zones de conflits, des zones de non‑droit. Les entreprises chinoises engagent parfois « des milices locales pour leur protection par le biais des SSP », selon une source médiatique. Les SSP chinoises ont un rôle d’autant plus important.

En raison des lois du PCC sur la possession d’armes à feu, les SSP chinoises doivent dépasser une difficulté majeure pour opérer : l’interdiction d’utiliser la force létale. Les SSP sont presque entièrement désarmées.

Les SSP utilisées pour les opérations de renseignement

Certaines sources signalent que les SSP chinoises agissent comme des SMP. « [Elles] mènent des activités secrètes telles que l’espionnage, la collecte de renseignements via des contacts interpersonnels et conseillent les forces sur place grâce aux informations recueillies ».

Par exemple, Geopolitica.Info a rapporté : « Pékin a fourni des technologies à l’Angola, l’Éthiopie, le Zimbabwe et d’autres pays, [qui] peuvent être utilisées pour supprimer la dissidence et empiéter sur les droits de l’homme des opposants politiques, activistes et travailleurs. Une autre SSP chinoise, ‘Haiwei’, présente dans 51 pays, participe activement à la ‘collecte de renseignements’ en Éthiopie par le biais de ses réseaux et les partage avec [les forces] sur place pour qu’elle prenne des mesures contre les menaces. »

Les SSP chinoises sont mal payées, ont un mauvais moral et sont mal formées ; elles sont également impliquées dans des activités illégales. Les SSP qui emploient d’anciens membres de l’APL ou de la Police armée du peuple (PAP) sont « un outil de répression du gouvernement chinois, qui continue de fonctionner de la sorte en Afrique face à toute opposition », indique l’article.

Par ailleurs, ces SSP sont « enclines à mener ou faciliter des activités illégales, telles que le commerce illégal d’espèces sauvages, le trafic de drogue et la traite des êtres humains. »

L’avenir des SSP chinoises

Selon le rapport du CSIS, « la Chine a de nombreuses possibilités d’utiliser les SSP, notamment le long du corridor de l’Initiative Ceinture et Route, dans la mer de Chine méridionale, dans l’ensemble de son industrie du transport maritime à l’échelle mondiale et dans la formation des forces de police et de sécurité à l’étranger. »

Le rapport souligne que « les SSP chinoises élargissent l’ouverture de la coopération axée sur la sécurité chinoise à un plus grand nombre de gouvernements que ceux avec lesquels les États‑Unis sont capables ou désireux de travailler par le biais de l’armée américaine, en partie en raison des contraintes politiques et juridiques intérieures américaines, y compris le contrôle Leahy. »

Milice maritime : les « petits hommes bleus »

Marins de l’Armée populaire de libération (APL) alignés sur le pont d’un navire de guerre chinois dans le port international de Manille, le 13 avril 2010. (Ted Aljibe / AFP / Getty Images)

Selon le CSIS, le PCC déploie sa milice maritime « pour protéger les flottes de pêche et patrouiller le territoire que la Chine revendique comme sien, en particulier dans la mer de Chine méridionale ».

Selon le Règlement sur le travail de la milice de 1991, ces « petits hommes bleus » relèvent du district militaire provincial de l’APL ou d’un niveau inférieur en tant que réserve prête à l’emploi. Le PCC les utilise pour renforcer les forces opérant dans les océans proches de la Chine : la mer de Chine orientale, la mer de Chine méridionale, et la mer Jaune (y compris la mer de Bohai et la baie de Corée).

La milice maritime peut également être utile en cas d’invasion de Taïwan ou pour toute autre opération en mer de Chine méridionale (qui fait partie de la « ligne à neuf traits »), ainsi qu’aux manœuvres de souveraineté menées dans la mer de Chine orientale et la mer Jaune.

L’importance de ces indices

De nombreux lecteurs pourraient trouver les indices mentionnés ci‑dessus intéressants, mais insuffisants pour prouver que l’APL à l’intention de construire des bases ou, au moins, de faire travailler son personnel de sécurité excédentaire. Comme le PCC et l’APL opèrent en secret et sans aucune transparence, les experts en sont réduits à devoir examiner ce type d’indices pour évaluer leurs intentions.

Tout comme pendant la guerre froide avec l’URSS, les agences de renseignement américaines recherchent les indices importants. Quelque chose d’aussi simple que des ventes d’armes peut signaler une coopération interarmées menant à des possibilités d’implantation. Les analystes et les observateurs de l’APL doivent utiliser ces indices comme des pistes.

Si dans bien des pays l’APL ne construit pas de bases, elle établit des relations à finalité stratégique. Ces réseaux ne peuvent être ignorés par les chercheurs et décideurs politiques en charge d’évaluer l’expansionnisme du PCC.

Note finale

L’expansion de l’APL en Asie oblige les États‑Unis et d’autres alliés à la contrer.

Comme l’a écrit Aaron Friedberg dans son nouveau livre, « Getting China Wrong » [Mal comprendre la Chine, ndt.] : « Si l’APL renforce son accès à des ports et à des bases aériennes sur la côte ouest de l’Afrique ou en Amérique latine, elle pourra obliger les États‑Unis à cantonner leurs forces près de chez eux, faisant ainsi pencher la balance dans le Pacifique occidental. »

Cela implique que le PCC condamnera les États‑Unis à faire des compromis difficiles. Ils devront faire des choix concernant les endroits où ils pourront déployer leurs forces et ceux qu’ils devront abandonner en proie aux agissements du régime.

Lire la première partie ici.

Guermantes Lailari est un officier retraité de la zone étrangère de l’US Air Force, spécialisé dans le Moyen-Orient et l’Europe ainsi que dans la lutte contre le terrorisme, la guerre irrégulière et la défense antimissile. Il a été attaché de l’USAF au Moyen-Orient, a servi en Irak et est titulaire de diplômes supérieurs en relations internationales et en intelligence stratégique. Il sera un boursier taïwanais à Taipei en 2022.

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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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