Gaspésie sauvage, un art de vivre au Québec

Rencontre étonnante avec un couple d’expatriés belges qui a développé au cœur de la Gaspésie un mode de vie proche de l’autosuffisance tout en restant connecté avec le monde qu’il accueille depuis peu dans un gîte agro-touristique. De quoi tenter l’expérience d’une vie saine au cœur d’un milieu naturel exceptionnel.

La Gaspésie, cette immense péninsule québécoise s’avance dans le golfe du Saint-Laurent comme une pince de homard et offre un contraste étonnant entre mer et montagnes. Sur la côte, les villages n’ont souvent que le débouché de rivières encaissées et quelques arpents de grèves pour aligner leurs maisons tandis que partout, la montagne, tapissée de forêts, semble tomber à pic dans les eaux du fleuve. 94% du territoire sont peuplés presque essentiellement de conifères. La frange littorale se partage entre des sapinières et des feuillus, de quoi enflammer le paysage à la fin de l’été : les érablières prennent des couleurs de cerise tandis que le jaune vif des bouleaux éclaire les forêts vert sombre des épineux.

C’est ainsi que se laisse découvrir la maison de Gérard et Catherine avec sur le côté en avant-plan la grange et les étables qui accueillent toutes les bêtes dès l’hiver venu. L’arrière comme le montre la photo ci-dessous, c’est le monde végétal de Catherine autour d’une terrasse de vie. (Charles Mahaux)

Un terroir préservé

Rien d’étonnant qu’une vaste partie de ce territoire soit colonisée en parcs ou en réserves fauniques pour le plus grand plaisir des adeptes d’écotourisme et de randonnées pédestres. La chaîne des Chics-Chocs, l’épine dorsale du parc national de la Gaspésie, aligne des monts dont les cimes culminent à près de 1 300 mètres. Si les sapinières à épinettes noires sont le refuge des orignaux, les sommets où règne la toundra abritent des hardes de caribous. Ici les plaques de glace subsistent jusqu’en juin, la végétation se raréfie et les lichens se substituent aux arbustes. Tout un univers subarctique à moins de cinquante kilomètres de la route côtière !

Cet incomparable territoire ne pouvait qu’inspirer Gérard Mathar et sa compagne Catherine Jacob quand ils décident de quitter leur coin de pays ardennais pour devenir résidents canadiens. Né près de Verviers, Gérard a grandi, grâce à son père, au plus près des Fagnes, ces vastes étendues herbeuses et marécageuses difficiles d’accès en dehors des sentiers balisés.

Guide-nature et garde-chasse, il peut assouvir sa passion pour ce milieu naturel sauvage où le temps est incompressible, à la hauteur de celui qui veut bien l’écouter et se fondre dans le décor. Catherine, quant à elle, a grandi sur les hauteurs de la ville de Liège. Quelque peu rebelle aux règles formelles qui gèrent la société, elle est habitée par un désir profond pour lequel elle est prête à tout : ouvrir une maison d’hôtes au cœur de la nature, cultiver un potager et vivre de la terre. Sa rencontre fortuite avec Gérard ne pouvait que déboucher sur un coup de foudre : ces deux-là, entiers jusqu’au bout des ongles, étaient faits pour s’entendre.

Malheureusement les multiples contraintes administratives auxquelles ils ne peuvent se soustraire pour vivre à leur guise en Belgique et la crainte de contracter de lourds emprunts qui pèsent un jour sur l’avenir de leurs trois enfants les ont décidés à tenter l’aventure québécoise. Dix ans plus tard, ils irradient de bien-être, ils ont construit une vie qui dépasse toutes leurs espérances, ils n’ont pas de dettes et ils savent qu’ils ont de la place pour leurs fils s’ils le souhaitent. Quel est donc leur secret ?

Le besoin d’enracinement au cœur de la nature

Il faut quitter la route de la côte, s’enfoncer un peu dans l’arrière-pays et ne pas louper le chemin forestier dont l’entrée est masquée par des épinettes. Près d’un kilomètre de piste empierrée tracée au cœur de la forêt débouche soudainement sur une large clairière : des clôtures, un pré où paissent un taureau écossais et quelques vaches Jersey, deux gros chiens bergers aux longs poils blancs qui accourent en aboyant, une basse-cour piaillante et une maison imposante, toute en bois avec de larges fenêtres. Une femme, bottines aux pieds, pousse devant elle une brouette chargée de courges vertes et dorées. Un homme, bonnet vissé sur la tête, surgit d’une bâtisse voisine, une étable qui garde au chaud les bêtes durant l’hiver. Bienvenue chez Catherine et Gérard.

Quand on fait le tour du propriétaire, on comprend vite qu’ils ont réalisé leur rêve ici. Dès leur arrivée au Québec, ils ont d’abord pris leurs quartiers dans la vallée de la Matapédia en attendant de dénicher une terre à vendre. Polyvalent, Gérard trouve rapidement du travail comme ouvrier agricole et ensuite au groupement forestier local. Mais il choisit d’utiliser aussi son expertise de la forêt en créant avec Catherine une petite entreprise, Gaspésie Sauvage, spécialisée dans la cueillette de produits forestiers tels que les champignons, les baies ou les plantes sauvages. Gérard n’hésite pas à passer quelques jours à Montréal, à un millier de kilomètres de là, pour remettre des échantillons aux épiceries fines et aux restaurateurs. Le bouche-à-oreille a fait le reste.

Le même qui lui permet de découvrir quelque 35 hectares de forêts non loin de Gaspé. Ils s’engagent, choisissent l’emplacement de la future maison, tracent une piste et tirent l’électricité jusqu’à la future clairière. Le bois coupé sert à construire la maison dessinée par Catherine, dont le goût très sûr n’est pas étranger à sa formation de graphiste. En mars 2006, après trois ans de travaux, ils s’y installent et développent dans un atelier étincelant de propreté inoxydable leur fabrication de produits séchés mais aussi de produits frais envoyés chaque semaine aux meilleurs chefs de Québec, Montréal et même Toronto. « Attention », précise Gérard, « nous ne travaillons que de façon artisanale en utilisant ce que donne la forêt sans pour autant l’exploiter ». Une nuance importante et un marché finalement assez restreint mais très intéressé par la qualité des produits finis proposés. Gaspésie Sauvage se retrouve dans les rayons des épiceries fines et dans les magasins d’alimentation biologique.

L’entreprise permet de faire face aux factures inévitables car pour le reste, la famille Mathar peut se targuer de vivre presque en autarcie, avec en tout cas une autonomie alimentaire qui laisse rêveur. L’étable abrite plusieurs animaux qui vont ravitailler les congélateurs en prévision de l’hiver : volaille, cochons dodus, nichées de lapins, pigeonneaux, veaux viandeux, etc. Gérard a également construit un four à pains et une fromagerie avec sa salle d’affinage. Catherine s’en donne à cœur joie dans un potager où légumes, fleurs et herbes aromatiques poussent en pagaille. Elle a installé deux serres de productions maraîchères qu’elle alimente avec les graines qu’elle sèche elle-même. Quand vient le temps de la récolte, tout est conditionné dans des pots « massons » qui sont nos wecks version québécoise. La visite des caves où se cache la réserve est impressionnante : bocaux de confiture, marinades, multiples conserves, limonades faites maisons, jus de baies, saucissons séchés, terrines, etc. De quoi tenir durant de nombreux mois !

Le dernier-né, c’est le gîte qu’ils envisageaient en Belgique, la Comptonie Voyageuse, du nom d’une plante indigène dont le goût évoque la banane. Installé au-dessus de l’atelier, il a déjà séduit de nombreux voyageurs, d’abord pour le confort inattendu qu’il offre dans un décor boisé exceptionnel. Tout y est chaleur et générosité, à l’image des propriétaires. Catherine y a peint au pochoir des dictons wallons (un dialecte ardennais) qui décorent les murs en bois brut, elle a semé aussi des dessins de champignons et des sculptures en bois. Tout a été pensé pour que l’on s’y sente bien, comme dans un cocon.

Ensuite, il y a pour ceux qui le souhaitent le partage de moments rares avec cette famille toujours occupée par le travail de la ferme mais qui n’hésite jamais à prendre le temps de bavarder et d’échanger sur leur choix de vie qui ne leur offre sans doute guère de répit mais qui nourrit leur âme autant que leur corps et illumine leur visage.

 

Christiane Goor, journaliste. Charles Mahaux, photographe. Un couple, deux expressions complémentaires, ils fixent l’instant et le racontent. Leur passion, ils la mettent au service du voyage, de la rencontre avec l’autre.

 

INFOS PRATIQUES

www.quebecmaritime.ca

qui comprend les quatre régions touristiques de l’Est du Québec : le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie, la Côte-Nord et les îles de la Madeleine.

Autre site www.quebecoriginal.com qui couvre tout le Québec.

La Comptonie Voyageuse,  http://lacomptonievoyageuse.com   où vous trouverez toutes les infos sur le gîte et pour en apprendre davantage encore sur Gérard et Catherine

www.gaspesiesauvage.com

 
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